Cette interview d’un membre du Dopolavoro 47 FC est extraite de “Campi di Provincia”, fanzine de l’ASD Aurora Vanchiglia, un club antifasciste et antisexiste basé à Turin. On y découvre le projet du Regaldi, un complexe sportif autogéré au cœur de Barriera Di Milano, un ancien quartier ouvrier aujourd’hui marginalisé.
Alors, qu’est-ce que le Regaldi ?
“Le Regaldi est un lieu unique dans le paysage turinois. Ces dernières années, nous assistons à une privatisation des infrastructures publiques, surtout sportives, et c’est restée l’une des rares infrastructures municipales encore accessibles et publiques. Les différentes associations qui l’animent se sont retrouvées dans une situation très précaire, car le complexe risquait – et risque toujours – d’être privatisé. Depuis 2021, le Regaldi est autogéré par un groupe d’associations qui obtiennent chaque année la concession d’utilisation de l’espace de la part de la circonscription n°6. Malgré le nombre et la variété des associations (entre 12 et 14), en tant que groupement, nous avons entrepris cette démarche d’autogestion et nous nous sommes lancés dans ce défi. Bien que la nature des associations soit diverse, nous partageons et portons toutes et tous une même idée du sport : pour nous, le sport est une promotion du territoire et des liens sociaux, et il doit rester le plus éloigné possible des logiques de marché. Le parcours d’autogestion est devenu pour nous une école de la vie et un laboratoire de promotion sociale, où règne un travail authentique, loin de l’opportunisme et de la satisfaction d’intérêts personnels.
Au fil du temps, les nombreuses associations ont réussi à converger vers un projet commun, poussées par le désir d’avoir un impact réel sur la société. À partir d’un manifeste écrit ensemble, nous avons d’abord défini ce que nous entendons par autogestion et en quoi le sport peut être important pour rassembler ces liens sociaux qui se perdent : dans un monde où nous restons de plus en plus seuls et isolés, et où les déplacements sont souvent liés au travail et à la productivité, un lieu comme celui-ci permet à la fois de faire du sport, mais surtout de croiser des associations et des histoires différentes, et ensemble, de créer quelque chose de nouveau et de contre-courant. Cette histoire d’autogestion qui vient tout juste de commencer nous remplit d’enthousiasme, malgré l’effort qu’elle demande : tant en termes d’engagement, car nous devons sans cesse nous remettre en jeu, que dans la coordination entre nous, en tenant compte des différents points de vue. Mais c’est un défi auquel nous croyons et qui, pensons-nous, peut nous emmener très loin.”
En discutant avec des groupes de jeunes de diverses nationalités, j’ai été surpris de voir à quel point le football et le sport en général avaient été importants dans leur vie : à la fois pour se retrouver et pour s’intégrer, par exemple en apprenant la langue en jouant. Cela m’a surpris parce que le football de haut niveau perd complètement cette magie. Pour toi, comment ces deux façons de concevoir le football peuvent-elles cohabiter ?
“J’appartiens à cette part importante de la population qui a toujours eu un grand amour pour le football, car c’est pour moi avant tout un sport populaire qui appartient à la rue, mais aussi un moyen d’être ensemble. Dès tout jeunes, nous apprenons à taper dans un ballon (certains même avant d’apprendre à courir !), mais malheureusement, le football nous a été arraché des mains : je pense aux grandes équipes de Serie A, aux joueurs d’aujourd’hui, au mercantilisme qui l’entoure, et je pense que ce n’est pas le football que j’aime et qui me fait battre le cœur.
Il y a un rejet de ce point de vue, et je crois que dans beaucoup d’endroits est en train de naître ce qu’on appelle le “calcio popolare” comme expression de ce rejet. Je voudrais citer un concitoyen, Antonio Cassano, à qui l’on a demandé : “Quand as-tu arrêté de t’amuser en jouant au ballon ?”, il a répondu : “Quand j’ai arrêté de jouer dans la rue.” Voilà, ici au Regaldi, nous essayons de revenir à la rue et à la communauté, en tissant des relations, des projets et des émotions. Je suis convaincu que le football peut même changer le territoire: je pense à l’Amérique du Sud, mais aussi près de chez nous, comme au Regaldi. Ici, se croisent des histoires de gens différents, y compris de ceux qui viennent de loin et qui trouvent dans le football un outil d’inclusion, d’émancipation et de lutte.”
Le Regaldi – bien que magnifique par rapport aux autres équipements auxquels nous sommes habitués – se trouve dans le quartier Barriera et ce n’est pas un stade clinquant comme celui du Torino ou de la Juve, où il est bien plus facile d’avoir un attrait. Que penses-tu de sa présence dans le quartier ?
“À Barriera di Milano, dans un secteur difficile pour ceux qui y vivent, parce qu’il manque de services et qu’il s’agit d’une partie de Turin où il n’y a pratiquement rien, le Regaldi est justement là, avec ses terrains à 5, 8 et 11 joueurs. Ici, on cherche à créer quelque chose de nouveau et de différent, loin des terrains modernes, et qui agit concrètement sur le territoire, tant sur le plan social que dans la vie locale.”

Poster un Commentaire