Récit d’une visite chez la Frazione Calcistica Dal Pozzo, club amateur lombard qui défend un football populaire et remet les valeurs de solidarité et de camaraderie au centre du jeu. Un club autogéré qui s’éclate en 8e division, pour le plus grand bonheur de ses ultras malgré la répression. Morceaux choisis et retouchés d’un compte-rendu de groundhopping d’abord publié sur le forum Mouvement-Ultra.
Direction Saronno, ville située dans la province de Varese, connue pour l’Amaretto mais surtout, proche du village de Ceriano Laghetto qui a pour un de ses hameaux: Dal Pozzo! On retrouve foi et humanité à travers ce pèlerinage en terre de calcio popolare: qui a dit que le football n’était pas une religion? En immersion avec les ultras – propriétaires – fondateurs d’un club, pour lequel les enjeux sportifs et économiques ne sont pas la priorité, on retrouve les valeurs qui nous animent! La FC Dal Pozzo n’a pas de stade fixe et compte sur la générosité, pas toujours vérifiée, des communes voisines, espérant chaque fin d’année que les accords soient renouvelés. En route donc pour Lainate, au sud de Saronno, et le complexe sportif du FC Lainatese, à côté des nombreux terrains de tennis et en plein cœur de la commune. L’impression d’emmener mon gone à son plateau U6/U7 de Saint-Genest-Malifaux, c’est dire la simplicité des infrastructures qui nous attendent! Rappelons quand même que Dal Pozzo évolue en Seconda Categoria, avant-dernière division italienne, soit une D3 en France, ou R3 si on part du haut!
Comme à chaque match, c’est prix libre! Bien que les dérives de la bagatelle la plus sérieuse du monde soient loin d’être récentes, force est de constater qu’elles n’ont cessé de s’accentuer. Alors, les plus valeureux et courageux qui défendent un football démocratique, éducatif, populaire, partisan, local, social, émotif, passionné, ne cèdent pas au fatalisme et luttent contre l’accaparement de notre football par des rapaces. En 2016, Dal Pozzo déployait d’ailleurs une banderole: “Les requins ne nous auront jamais”. Une résistance qui se traduit entre autre par la création de clubs autogérés, autofinancés, à la gestion transparente, au fonctionnement horizontal et égalitaire: un membre, une voix. Le football reste alors la propriété de supporters protagonistes de leur club, et un vecteur d’inclusion et de socialisation. L’intérêt sportif n’est pas la priorité. Alors oui, bien qu’il existe des clubs de calcio popolare apolitiques, la plupart sont anticapitalistes et antifascistes. Et oui, les valeurs évoquées pourraient effectivement donner des boutons à certains, mais être ultra c’est lutter intrinsèquement pour une cause populaire. C’est sur cette voie que des clubs plus réputés comme l’Ideale Bari, le Brutium Cosenza ou le famous CS Lebowski, ont décidé de se battre. L’absence de ligue spécifique réservée à ces clubs a le mérite de montrer à leurs adversaires qu’un autre modèle économique, assurément plus sain, peut aussi avoir du succès. Chez nous en France, ce modèle a bien du mal à percer bien qu’on retrouve des clubs comme le Menilmontant FC 1871. C’est en 2015 que Dal Pozzo a suivi ce chemin. Longtemps coincé en dernière division, le club a été champion de Terza Categoria en 2023, provoquant des scènes de liesse chez Gialloverde.
La chaleur du calcio popolare
Un gars nous attend juste de l’autre côté du guichet et nous salue amicalement. Il appartient aux Masnada, groupe ultra qui rassemble finalement toute la famille de supporters de Dal Pozzo. Nous arrivons dans une première cabane modeste: le bar du complexe sportif, occupé pour l’occasion par les fans du club. L’accueil est chaleureux, aucune phase d’observation, pas de regard déstabilisant, ni jugement, tout est naturel et bienveillant. Pas étonnant lorsqu’on partage des valeurs comme celles évoquées précédemment! Voilà qu’on nous offre un premier Campari, puis un second, avant de basculer dans la seconde cabane, pleine de charme et qui sera notre cantine. Nous partageons alors avec une trentaine de membres, un plat de penne au pesto avant de rejoindre la tribune. On est loin, très loin des banquets fastueux offerts aux VIP dans les salons éponymes pour les faire patienter confortablement jusqu’au coup d’envoi. Deux mondes diamétralement opposés et notre choix est fait. Cette petite collation d’avant-match, à laquelle sont conviés tous ceux qui le souhaitent atteste de la fraternité et sobriété des copropriétaires. C’est aussi l’occasion d’échanger en détail sur l’histoire de leur club et leurs nombreux projets.

Dès les premières années, une forte répression s’est abattue sur ses membres, pour de multiples raisons: fumigènes, chants contre la police, inscription “Diffidati con noi” sur le maillot… Dix-huit joueurs avaient été suspendus trois mois pour l’avoir porté! Des financements participatifs et des évènements ont été organisés pour financer le paiement des amendes ou des frais d’avocat. Face à cette répression, jamais ils ne baisseront les bras. Et le club grossira. Aujourd’hui, Dal Pozzo c’est environ 150 membres et une organisation majoritairement horizontale, avec néanmoins un bureau et un président, nommé pour une durée de 4 ans, à la suite d’une “élection” modeste à laquelle chaque adhérent est convié. Le club s’autofinance et refuse tout sponsoring. Il vit des adhésions annuelles et de la billetterie (tout au tarif libre), de la vente de matos – casquette, t-shirts, vestes et autres sticks – et enfin des bénéfices issus des nombreux évènements organisés par les Masnada. La famille Dal Pozzo, c’est aussi un club de boxe et un club de foot à 7. La création d’une équipe féminine est évidemment une ambition que chaque membre garde en tête.
Le club se distingue par sa portée sociale, culturelle, éducative et solidaire. Des évènements sont régulièrement organisés, avec des thématiques variées: initiation à l’art et à la calligraphie, exhibition de boxe, tournoi de foot, apéro social, tombola, etc. Au regard du contexte géopolitique, des évènements de sensibilisation à la situation en Palestine ont été mis en place, pour collecter des fonds pour aider la Global Sumud Flotilla. Lors du match qualificatif à la CDM 2026, entre la Nazionale et Israël, Dal Pozzo a organisé une soirée pour dénoncer le silence de la FIFA face au génocide. La solidarité envers les exclus, notamment envers les migrants, tient également à cœur à ses membres. Ils s’étaient aussi mobilisés, à l’instar de nombreux groupes ultras en Italie, en période de Covid.
Leur affirmation “Nous ne sommes pas une équipe avec des supporters, mais des supporters avec une équipe”, illustre à elle seule leur mentalité alternative. Motivé par un “football partisan”, c’est sans surprise que Dal Pozzo se situe politiquement à gauche et combat le fascisme, le sexisme et toute autre forme de discriminations. À ce titre, les 3 flèches de l’équipementier Rage Sport se retrouvent sur les tuniques gialloverde. Cette marque pas comme les autres s’affirme ouvertement antiraciste et antifasciste, avec également de nombreuses autres approches vertueuses: confection locale et écologique, travail collaboratif avec les équipes qu’elle habille, permettant de faire du maillot porté, une déclaration d’appartenance. Les ultras de Dal Pozzo entretiennent des liens, sans parler de jumelage, avec les fans du CS Lebowski et avec le Spartak Lecce. De manière générale, il y a un respect de taille entre les clubs qui défendent une vision engagée et démocratique du football. Leurs ennemis sont nombreux, certainement en raison de leur orientation politique, dans une région où la tendance est quand même plutôt de l’autre bord! Ils nous citent: Varese, Molinello, Origgio et les Fronte Ribelle Saronno.
Le match contre Virtus Cantalupo
Une tribune couverte – deux blocs d’une vingtaine de mètres et quatre rangées de sièges, alternant le rouge et le bleu – nous attend. Aucun membre de sécurité évidemment. Une clôture simple torsion en pied et un terrain en synthétique. Pourquoi plus? Sont bâchés le perpétuel “Masnada” ainsi qu’un calicot “Diffidati con noi” aux couleurs jaunes et vertes. C’est une femme qui démarre au tambour, ça change et ça a le mérite d’être souligné! Le capo s’installe au pied de la première rangée, alors que de nombreuses bières canettes sont déposées à nos pieds. Deux drapeaux sont présents et flotteront constamment: un de la valeureuse Palestine, l’autre aux couleurs du club.
Alors que les 22 joueurs s’apprêtent à rentrer sur le terrain, c’est tout notre groupe qui démarre par un « Diffidati con noi », clap clap clap, en soutien à deux interdits de stades. Commencer par ce chant est fort en signification. Nous sommes une soixantaine derrière la bâche et une vingtaine sont éparpillés dans le reste de la tribune. Sans transition aucune, des torches claquent à nos pieds. Mieux, un gars craque son bazooka d’artifices sur le côté. Encore mieux, c’est ce groupe à l’unisson qui, rythmé par le tambour et le capo charismatique, scande: “Ma che bello è / Stare insieme a tè / Sono anni chè / Seguo solo tè / Gialloverde Alè! Hohohohoo”. La claque. Ça claque. On est déjà au-delà de ce que je pouvais attendre. La folie commune et partagée par tous les Masnada, puisqu’il n’y en a pas un qui n’est pas euphorique, nous propulse d’emblée dans ce monde parallèle qu’est celui des tribunes, à l’image d’un manège à sensation pour lequel tu ne t’étais pas préparé à ce qui allait t’arriver. Dix minutes: un seul chant, constant, festif et amusé. Peu importe ce qu’il se passe sur le terrain, ce sont bien les joueurs les seuls spectateurs.
Sans baisse de rythme, les chants s’enchaînent et le capo, tout à la voix, s’en donne à cœur joie. Le groupe est tellement dynamique et expressif, qu’on ne peut pas ne pas avoir envie de participer à l’ambiance. Les Gialloverde ouvrent alors le score, accentuant encore la fête en tribune. Le tambour est excellent et les chants retenus sont ceux que l’on préfère. Typiquement italien: continu, rythmé, et mélodieux. Des torches jetées au sol accompagnent la célébration du but des locaux. S’en suit un magique “Che bello è quando esco di casa, per andare allo stadio, a tifare Dal Pozzo”, ainsi qu’un “Che confusionè…” du même esprit. On a l’impression de ne former qu’un, on ne sent pas étranger au groupe, tant les codes sont cassés, et c’est carrément agréable. Pas de gros bras, pas de m’as-tu vu, pas de merdier, mais des femmes, des gars et même des enfants, uniquement là par passion et conviction: celles d’un football qui leur appartient.
La seconde période reprend sur les mêmes bases, et les locaux mènent toujours au score. Le chant de Catane, désormais repris dans de nombreux stades, est lancé par le capo. “Siamo… vogliamo Vincere!”. Ça fume, dans tous les sens du terme: ça claque, ça bedave, et ça craque encore et encore! Quelle constance! Et ce n’est pas l’égalisation de Virtus Cantalupo qui peut assommer les locaux, il leur en faut bien plus! Quelques gueulantes éphémères seront lancées, mais ce n’est pas là que les Masnada se distinguent le plus. En revanche, des chants anti-flicailles sont repris, les mêmes qui leur avaient valu des sanctions il y a quelques années. À la 80e, but! Les Gialloverde prennent l’ascendant, tout comme nous le prenons en montant à la grille dans un élan commun de folie. Les joueurs célèbrent juste de l’autre côté, la proximité a rarement été aussi forte.
Comme à chaque fin de match, quelque soit le résultat, les joueurs viennent communier avec les Masnada. Ces derniers en profitent, fidèles à leurs habitudes, pour déployer une banderole qui s’inscrit dans la continuité de celles affichées à chaque match, faisant office de compte à rebours pour le retour au stade de leurs IDS. Humoristiques et personnalisées, elles sont des jolis clins d’œil aux absents: “-5 Fanculo Amazon”, il y a 15 jours en référence à son employeur, et voilà que “-3 Insalata di riso e maio” est déployé, cette fois-ci un délire sur sa passion culinaire. Les joueurs prennent le temps, chanceux de faire partie de cette belle famille! Quant à nous, aucune sécurité pour nous presser à évacuer le stade. On reste à discuter, débriefer, savourer, 10, 20, 30 minutes en tribunes, parce que ce football là, c’est le leur.
Paradoxe amusant de retrouver dans un match de D8 italienne un supportérisme et des émotions quasiment similaires aux matchs professionnels, alors que sportivement c’est le jour et la nuit. Éthiquement aussi d’ailleurs. Humainement. Socialement. Putain, il est là le football alternatif, arrêtons un peu ce football capitaliste! Après un nettoyage collectif et remarquable de la tribune (quelle marque de respect une fois de plus!), nous finissons par quitter la tribune, tous ensemble, pour rejoindre le bar où nous avions été accueillis. Et partir pour une soirée mémorable jusqu’au petit matin.

Poster un Commentaire