Vues d’Italie, quelques critiques du film Ultras

C’était un film attendu avec une certaine impatience, enfin un film sur le monde des ultras. Nous en parlions il y a peu. Mais en Italie, il s’agissait plutôt d’une réelle appréhension. Après visionnage, les premières réactions sont tombées : le film de Francesco Lettieri est hors-sujet. Voici ce qu’en ont pensé les sites Sport Popolare et Sport alla Rovescia.

« Le prémisse de tout ça c’est que, si nous n’étions pas dans une situation aussi exceptionnelle que celle que nous vivons aujourd’hui, je n’aurais jamais visionné ce film. Et, avec le recul, je peux dire que ma vie n’en aurait pas été affectée du tout. » Sur le site Sport Popolare, Giuseppe Dopone Ranieri attaque fort sa critique du film Ultras, qu’il s’est résolu à regarder faute d’avoir autre chose à faire dans cette Italie où la pandémie de coronavirus a arrêté le temps.

« Je ne parlerais pas de ce film comme d’une occasion manquée, en tous cas ça ne l’est pas pour les initiés à qui ce film n’apporte et n’enlève rien. Je n’ai pas non plus envie de parler de déception, car on est déçu que lorsqu’on nourrit des attentes, et ce n’était pas le cas ». A l’inverse, Davide Drago et Gianluca Ferretti pour le site Sport alla Rovescia avaient un peu plus d’espoir. « Ultras, tu t’è scurdat’ ‘e nuje » comme s’intitule en napolitain leur papier, « Tu nous a oublié », référence à un titre de l’artiste Liberato dont la musique électronique est à l’honneur dans Ultras. Comme si le film était passé à côté du sujet annoncé dans son titre. « Peut-on parler d’une occasion manquée ? C’est notre avis. Est-ce que ça aurait pu être l’occasion de renverser l’histoire racontée dans le film ACAB où le monde des ultras n’était vu que du point de vue policier ? Oui, absolument. Il est dommage que la tentative n’ait pas abouti. »

Lettieri n’a pas les bases

« Il est déjà très difficile pour un ultras de décrire ce que nous sommes, alors imaginez pour quelqu’un qui ne l’est pas », selon Giuseppe Dopone Ranieri. « En fait, si vous allez sur un terrain que vous ne connaissez pas, vous prenez le risque de tomber dans la banalité. Ce film va même jusqu’à dénigrer et à donner une mauvaise image du mouvement ultra’ » ajoutent Drago et Ferretti.

“Boycottons cette bouffonerie, les ultras vivent de tribunes!”

Tout au plus « Ultras peut être un miroir déformant, même un miroir brisé par endroit, dans lequel avec un peu d’habileté nous pouvons réussir à nous voir dans quelques-uns des fragments. » écrit Giuseppe. Et les nombreux tags hostiles au film sorti sur Netflix, sur les murs de Naples et de bien d’autres endroits de la péninsule, ne trompent pas : en Italie, berceau de la sous-culture ultra’, rares sont ceux qui ont reconnu leur passion à l’écran.

La critique d’Ultras publiée sur Sport Popolare met en garde : ce n’est pas une tentative d’expliquer le fonctionnement des ultras, mais juste un produit commercial. « Une sorte de “West Side Story” sauce napolitaine qui, dans une hypothétique échelle de valeurs, se situerait juste entre “Gomorra” et “Un posto al sole”, à la différence près qu’une bonne partie des personnages porte du Sergio Tacchini et du Lyle & Scott. »

Entre deux « énormités », les éléments incontournables du monde des ultras comme la “mentalité”, le “groupe ”, les “interdits de stade” (Daspo) ou la “rivalité”, sont bien présents dans le film, « mais jetées au hasard un peu comme les ingrédients qui vont composer une salade, sans générer aucune émotion même chez ceux qui ont passé leur vie à défendre et à essayer de transmettre ces valeurs. »

Tout comme ces références au monde réel des curve napolitaines, qui sont censées poser l’intrigue du film sur une base solide. « Déjà, le nom Apaches fait penser par association d’idée aux Fedayn EAM » lit-on sur Sport alla Rovescia. « Il y a deux personnages principaux dans le film : Sandro, dit le Mohican, co-fondateur et capo des Apaches, groupe ultra historique et d’autre part Angelo, un garçon qui a vu son frère Sasà mourir lors des affrontements qui ont eu lieu il y a des années entre Napolitains et Romains ». De cette tragédie, subsiste un désir de vengeance, purement romancé.

Instrumentalisation de l’histoire de Ciro Esposito

Car le risque avec ces références précises mêlées à la fiction, c‘est que le résultat vire à la caricature, avec toute la colère que ça peut provoquer chez certaines personnes, comme Antonella Leardi par exemple. La mère de Ciro Esposito, supporter napolitain tué en 2014 par un ultra de la Roma, estime que les références explicites à l’histoire de son fils salissent sa mémoire.

« Antonella défend à juste titre son fils, et nous ne voulons pas entrer dans le débat pour savoir si Ciro était ou non un ultra, ce n’est pas la question. Ce qui est certain, c’est que Ciro est mort dans une embuscade et non parce que les ultras napolitains étaient partis à Rome en quête de vengeance. On pourrait nous opposer que l’histoire d’Ultras n’est pas celle de Ciro Esposito, ou même peut-être que Ciro est ce Sasà que les ultras entendent venger en se rendant à Rome. Quel que soit le sens dans lequel on retourne ça, et quel que soit le personnage qui représenterait Ciro, aucun désir de vendetta n’a jamais existé autour de l’histoire de Ciro Esposito. » expliquent Drago et Ferretti.

« Sur sa page facebook, M. Lettieri a essayé de récuser toute instrumentalisation de l’histoire de Ciro Esposito, évoquant un simple malentendu. Le réalisateur a également souligné que chaque groupe ultra possède son “martyr” et que le Sasà qui est à l’origine de toute l’histoire représente chacun d’entre eux ». Une défense maladroite qui ne les convainc pas. « Nous ne voulons pas que soit instrumentalisée une histoire comme celle de Ciro et de tous ces garçons qui sont morts juste parce qu’ils ont suivi une passion, cultivé un rêve, ont eu le sentiment d’appartenir à quelque chose de semblable à une famille ».

Un autre film est possible ?

Pour nos collègues italiens, tout n’est pas à jeter dans Ultras : la bande originale ou encore les belles images de Naples (même si une partie du film a été tournée à Pozzuoli). Mais le compte n’y est pas pour ce qui est de la thématique centrale. Faire de l’opposition générationnelle un des nœuds du film était un angle intéressant pouvant aussi montrer comment certaines valeurs historiques tendent à s’estomper. « Que tout ça soit la faute de ceux qui n’ont pas su les transmettre ou de ceux qui n’ont pas su s’en saisir devrait être l’objet d’une discussion interne à chaque curva… si seulement nous avions le sens de l’autocritique » juge Giuseppe Dopone Ranieri.

Tout ça fait du film de Lettieri un objet quelque peu hors-sol qui n’apporte rien à la culture ultra, quand il ne la dessert tout simplement pas. Mais ça n’invalide en rien l’idée d’un film sur les ultras pour Davide Drago et Gianluca Ferretti. « Il suffisait de ne pas insister lourdement sur les stéréotypes entourant le monde des ultras. Une autre histoire aurait pu être racontée ! » concluent-ils.

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