À quelques kilomètres des bureaux feutrés de l’UEFA, un petit club lausannois prend le contre-pied de la marchandisation du football. Le FC Hardegger défend un football “antifasciste, solidaire et autogéré”. Laurence et Charles, membres actifs du club, sont revenus pour nous sur sa jeune histoire, ses engagements et sa vision alternative.
Aux quatre coins du globe, de plus en plus de clubs remettant en cause la domination du foot business se structurent. En Suisse, le FC Hardegger fait partie des pionniers de ce mouvement. Footballeur depuis l’enfance, mais “assez vite saoulé” par ce milieu, Charles fait partie du noyau qui a créé le club en 2022 avec le désir de ne pas abandonner le terrain. “Il y a des comportements dans lesquels je ne me reconnaissais vraiment plus, même dans le foot amateur en Suisse. Alors j’ai commencé à me renseigner sur les initiatives existantes un peu partout, notamment le MFC 1871 à Paris. Et avec des amis, on s’est dit qu’on allait créer ça dans notre ville, à Lausanne”, retrace-t-il.
“C’est un modèle qu’on espère voir se développer en Suisse”, poursuit Charles qui salue l’engouement qui existe à Genève autour du tournoi antiraciste. “On y va régulièrement. Ils ont à peu près la même vision que nous, mais ce n’est pas une équipe de foot, ils sont vraiment focus sur l’organisation du tournoi”. Il mentionne aussi la structuration récente du FC POP – lié à un parti de gauche – ou encore l’IFCB à Berne, “une équipe qui met beaucoup en avant l’aspect social et la solidarité envers les personnes en situation de migration.”
Le projet s’est construit avec la volonté farouche de s’ouvrir à des profils, notamment féminins, qui n’avaient jamais fait de foot auparavant. “Je pense que j’avais dû taper deux fois dans un ballon. J’étais vraiment loin de ça. J’ai toujours cru que c’était pas fait pour moi. Et puis je suis allée à ce premier entraînement, un dimanche”, se remémore Laurence, membre du FC Hardegger depuis la première heure. Le club accueille aussi des réfugiés pour qui l’accès aux clubs classiques est souvent compliqué. Une difficulté accentuée par le prix des licences. Au FC Hardegger, les cotisations sont à prix libre, avec un prix suggéré, ce qui permet de compenser pour les personnes qui n’auraient pas les moyens. “C’est le truc dont je suis le plus fière dans l’équipe, c’est d’avoir des gens qui nous ont dit que venir au foot le dimanche, c’était leur cercle social et participait de leur ancrage ici”.
Un nom d’anarchiste qui lui va comme un gant
Cette philosophie militante, le FC Hardegger l’arbore sur son maillot, avec le slogan “Aucun être humain n’est illégal”, traduit en langue farsi. Le maillot a été produit par l’équipementier antifasciste Rage Sport. “On trouvait que les équipementiers traditionnels ne collaient pas aux valeurs qu’on porte. C’est de la bonne qualité et c’est produit pas loin de chez nous, en Italie. Le coût de production est très peu élevé. Et puis il y a une tradition antifasciste importante à nos yeux et donc une certaine cohérence à avoir”, détaille Charles.
C’est un peu la même réflexion qui a guidé le choix du nom. La petite bande a exploré différents noms du côté des personnalités suisses de gauche. Celui de Farinet, faux-monnayeur libertaire, aurait par exemple pu être retenu. “On cherchait un nom un peu plus ‘catchy’ on va dire. Et Margarethe Hardegger, c’est une figure assez marquante de l’histoire syndicale et de l’anarchisme en Suisse. Elle a mené des luttes importantes, chose qui était assez rare pour des femmes à l’époque. Ça nous tenait à cœur que notre équipe porte le nom d’une meuf, aussi parce qu’on essaye de mettre en avant un football mixte”, rappelle Charles. “C’est un nom qui marche bien, dont les gens se souviennent”, complète sa camarade.
De quoi marquer les esprits sur les terrains de la Ligue Romande de Football (LRF) que le club a rejoint en 2024. “Cette ligue n’est pas du tout une ligue militante ou politique. Y a des équipes d’entreprises, des équipes de potes. On joue contre Phillip Morris ou Nestlé”, rigole Laurence. Le règlement permet au FC Hardegger – qui envisage d’y engager une seconde équipe – de déployer sa vision d’un football en mixité. “Beaucoup d’équipes sont uniquement masculines, donc le simple fait de se retrouver sur le terrain, c’est déjà politique en soi. Il y a une compétition féminine en Ligue Romande, mais notre volonté était d’abord de jouer ensemble et pas de se séparer entre une équipe masculine et une équipe féminine”, témoigne Laurence pour qui la mixité ne règle pas tout. “Il y a beaucoup d’hommes autour de nous qui ont appris à faire du foot et donc qui peuvent nous entraîner. Ce qui pose plein de questions en termes de dynamique de genre et sur la façon d’éviter les rapports paternalistes.”
Une alternative populaire au foot des instances
L’activité ne se résume pas aux matchs de championnat et aux entraînements du dimanche. De la solidarité avec la Palestine à la dénonciation du pacte européen sur la migration et l’asile et des contrôles aux frontières, le FC Hardegger a déjà organisé plusieurs évènements solidaires. Très critique de la FIFA et de l’UEFA, accusées de fermer les yeux sur le sort du peuple palestinien, le club a dénoncé le match Israël-Suisse en novembre 2023, rappelant son opposition “à la normalisation d’un État colonial et d’apartheid à travers le football.”
Le 6 juin dernier, le FC Hardegger a été à l’initiative d’un tournoi au profit du collectif anti-impérialiste Stop Pillage. “Il y a eu plein de monde! Beaucoup de gens qui n’étaient pas forcément militants”, se félicite Laurence. L’évènement s’inscrivait aussi dans une critique globale de la Coupe du Monde 2026, organisée aux Etats-Unis. Cette fois-ci, le club a décidé de ne projeter les matchs comme il a pu le faire par le passé. Sur la question d’un éventuel boycott, Laurence et Charles pointent toutefois du doigt les limites des discours moralisateurs et culpabilisants auxquels se livre une partie de la gauche. “L’Euro et la Coupe du Monde, ce sont d’abord des célébrations populaires. Les instances nous ont volé ces moments-là. On doit se les réapproprier”, estime Charles.
Le FC Hardegger est une réponse modeste à ce sentiment de dépossession qui traverse de nombreux passionnés. “On sait que le foot a été repris par des ultra-riches et pour servir des politiques qui nous déplaisent. Donc on met plutôt notre énergie à créer des espaces alternatifs, où les gens se sentent bien, ont envie de venir jouer au foot et se politisent par ce biais”, résume Laurence. Sur cette ligne, le FC Hardegger continue son chemin avec l’ambition de reprendre le ballon des pieds de ceux qui l’ont confisqué.

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