Dans le football mondial, la rivalité entre l’Argentine et l’Angleterre est l’une des plus emblématiques. Elle dépasse largement le cadre sportif et s’appuie sur des ressorts historiques, culturels et politiques. De l’appropriation argentine du football aux grandes confrontations en Coupe du monde, retour sur les grandes étapes de cette rivalité, où persiste la question des Malouines.
Comme partout dans le monde, le football a été introduit en Argentine par les Britanniques. Commerçants, ingénieurs, enseignants et employés des compagnies anglaises y ont formé les tout premiers clubs. L’histoire entre l’Argentine et l’Angleterre commence au début du 19e siècle par des expéditions militaires repoussées. L’ambition britannique d’étendre son empire commercial va passer quelques décennies plus tard par le développement d’infrastructures avec des capitaux britanniques. Le développement du transport frigorifique vers la fin du 19e siècle est un puissant moteur économique de l’impérialisme britannique en Argentine, notamment pour l’exportation de viande fraîche vers l’Europe. Le Royaume-Uni contrôle alors une grande partie de la chaîne économique. Au début du 20e siècle, on estime que 70% du réseau de chemins de fer argentin était aux mains de concessionnaires britanniques.
La prospérité du secteur de l’exportation favorise l’enrichissement des grands propriétaires terriens et attire les immigrés européens. C’est dans ce contexte que les communautés britanniques d’Argentine vont introduire le football, le rugby, le cricket et le polo. Dans son Histoire du Football, Paul Dietschy rappelle que la fédération argentine a conservé l’anglais comme langue officielle jusqu’en 1906 et que la première grande équipe était celle des Alumni, issue d’une des écoles britanniques les plus huppées de la ville. Mais le football commençait à gagner les couches plus populaires. Les plus grands clubs actuels du football argentin sont nés au début du 20e siècle. Et, dès les années 1910, on assiste au processus de “créolisation” du football argentin, décrit par l’anthropologue Eduardo P. Archetti.
Pur produit d’importation britannique, le football allait progressivement devenir un marqueur de l’identité nationale argentine, entre les pieds des immigrés italiens et espagnols. Le magazine sportif El Gráfico a contribué à construire cette opposition entre le style “criollo”, défini comme valorisant l’improvisation et le dribble, et le style britannique, jugé plus discipliné et physique. “La victoire du Racing dans le championnat 1913 parut consacrer cette créolisation du football et la fin de la domination britannique. Mais il fallut attendre les années 30 pour que le terme fútbol se substitue à football”, écrit Paul Dietschy.
Coupe du Monde 1966: premier acte d’une rivalité politico-footballistique
Les rencontres entre les deux sélections restent rares. La première remonte à 1951 à Wembley, avec une victoire anglaise (2-1). Deux ans plus tard à Buenos Aires, l’Argentine prend sa revanche (3-1). Les deux équipes se retrouvent une première fois en compétition officielle lors de la Coupe du monde 1962 au Chili. Mais la rivalité footballistique naît réellement en 1966, lors de la Coupe du monde organisée en Angleterre. Un tournoi entaché, selon de nombreux observateurs, d’un arbitrage en faveur du pays hôte. L’Argentine en fera les frais en 1/4 de finale, battue 1-0 par l’Angleterre. Le tournant du match est l’expulsion d’Antonio Rattín, milieu de Boca Juniors et capitaine de l’Albiceleste, dès la 36e minute. Rudolf Kreitlein, l’arbitre ouest-allemand, expliquera plus tard avoir exclu Rattín en raison de son agressivité. Ce que le joueur a toujours contesté et mis sur le compte d’une difficulté à communiquer, ne parlant pas la même langue. Les Argentins se traînaient déjà la réputation de pratiquer un football violent et roublard. Comble du lèse-majesté, Rattín ira s’asseoir sur le tapis rouge réservé à la Reine Elizabeth II, sans savoir ce qu’il signifiait. Après le match, la presse anglaise reprendra les termes du sélectionneur Alf Ramsey, parlant des joueurs argentins comme des “animaux”. Des mots qui créeront un fort ressentiment en Argentine. Les hostilités étaient lancées et n’allaient pas rester sans suite.
De la guerre des Malouines au match du siècle
En 1982, soit 149 ans après la prise de possession militaire de l’archipel des Malouines par l’Angleterre, l’Argentine entreprend de le reprendre par la force: 649 soldats argentins seront tués et 1657 blessés. Cette défaite laissera une profonde blessure nationale. Celle-ci plane au-dessus du match mythique qui oppose les deux pays quatre ans plus tard, en 1/4 de finale de la Coupe du monde 1986 au Mexique. Ce match, surnommé le match du siècle, est survolé par le talent et la classe de Diego Maradona qui inscrira un doublé. Son premier but est celui de la célèbre “Mano de Dios” et le second a été élu “but du siècle” après une course de plus de cinquante mètres où il a passé en revue la moitié de l’équipe anglaise. L’Argentine l’emporte 2-1 puis remporte la Coupe du monde. Pour de nombreux Argentins, cette victoire dépasse le football et représente une revanche symbolique sur la défaite militaire aux Malouines. Les joueurs, dont Maradona en personne, savaient que ce match revêtait une signification politique particulière pour le peuple argentin.
Quarante ans plus tard, avant la 1/2 finale devant opposer les deux nations lors de la Coupe du monde 2026, une vidéo montrant les joueurs argentins reprenant un chant en vogue chez les supporters, a fait polémique. Intitulé “La cuarta estrella” (“La quatrième étoile”), il contient une référence appuyée aux Malouines: “Por Malvinas, por el Diego, por la última de Leo. Argentina, quiero verte bicampeón”. La FIFA a décidé de ne pas engager de procédure disciplinaire contre la Fédération argentine de football (AFA) ni contre les joueurs concernés, suscitant le mécontentement d’une partie des supporters anglais. Même si depuis les années 1990, les relations entre les deux sélections semblent s’être apaisées, cet épisode montre que la rivalité contemporaine n’a pas tout à fait enterré les vieux contentieux politiques et territoriaux.

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