L’élimination par la petite porte de l’Uruguay à la Coupe du monde a signé la fin de l’aventure de Marcelo Bielsa à la tête de la sélection. Au-delà de la simple photographie du résultat sportif, Migue Fauré – du média chilien Revista de Frente – salue cette conception du football dont l’entraîneur argentin est un des derniers représentants actifs, à rebours d’une industrie dominée par le spectacle, l’argent et la logique de la performance immédiate.
“Les buts ratés, c’est le football… c’est pour ça qu’on en tombe amoureux.” C’est ainsi qu’il a fait ses adieux à l’Uruguay : seul, retranché derrière les micros. Le cortisol à son comble et les flèches des médias braquées sur son visage. La douleur encore à vif d’une élimination prématurée, il s’est présenté, en première ligne, assumant la responsabilité de ses joueurs.
Quelques heures plus tôt, une offrande d’Olivera au Cap-Vert et un Muslera aux gants savonneux face à l’Espagne avaient éliminé la Celeste d’une nouvelle Coupe du monde. Erreurs tactiques ? Mauvaise organisation ? Changements mal inspirés ? Oui. Tout cela, et un peu plus encore. Mais aussi la solidité et la malice d’adversaires réputés plus modestes, qui l’ont contraint à se découvrir, au détriment de son arrière-garde.
Le Mondial de Bielsa ne se mesure pas à l’aune de ces critères, mais à celle des dernières leçons fécondes qu’il a dispensées au milieu d’un désert d’idées. Son visage baissé sur la photo officielle semble témoigner d’une défaite symbolique. Les jours qui ont suivi n’ont fait que lui donner raison: Trump faisant retirer le carton rouge (pour des raisons de “gros sous”) à un joueur américain qui – ô surprise ! – est le meilleur buteur de la sélection. Tout comme les pauses fraîcheurs transformées en interminables tunnels publicitaires.
“Je ne suis pas un modèle”, a lancé el Loco, à la fois comme une excuse et comme une protestation. Au milieu de sélections composées de ce qu’il appelle des « millionnaires prématurés »: des gamins qui, à vingt ans, ne jouent plus que pour les caméras, leur avenir étant déjà garanti par leur compte en banque avant même d’avoir atteint cet âge. Non, un modèle, jamais. Pourtant, cette photo où il baisse les yeux est vite passée du statut de mème à celui d’icône. Quoi qu’il en soit, elle était bonne à vendre.
Que fait un homme comme lui au milieu des projecteurs et des confettis ? Il joue les rabat-joie, évidemment. Il est cette voix qui rappelle encore qu’entraîner, c’est éduquer. Former. Ce n’est pas un hasard si, dans le football, on continue d’appeler l’entraîneur « le prof ». Bielsa est arrivé à cette Coupe du monde en sachant qu’il serait l’inclassable. La voix discordante. Le porte-voix d’une morale venue d’un autre siècle. Ou d’une autre planète.
Bielsa est simplement un homme qui voit dans son métier un travail parmi d’autres. C’est ce qui le met sur un pied d’égalité avec tous ceux qui l’entourent : le journaliste qui le harcèle de questions, le jardinier qui veille sur la pelouse hybride, la photographe qui l’invite à prendre la pose. Et c’est en travailleur qu’il revendique le droit de réfléchir au sens humain de ce qu’il fait. De se penser lui-même.
Dans son discours, Bielsa trace une frontière entre deux manières d’être au monde : fonctionner ou exister. D’un côté, la réussite qui vous ouvre les portes de la finale ; de l’autre, l’échec qui vous fait grandir en tant qu’être humain. D’un côté, la victoire sous les projecteurs, arrosée de Coca-Cola; de l’autre, l’apprentissage et la dignité du métier. L’Uruguay n’a pas été à la hauteur, point final. Ça fait mal, évidemment. Mais qu’en sait un journaliste qui ne l’interroge que sur ses choix ? “Vous traitez le temps de l’angoisse comme s’il obéissait au même rythme que celui du bonheur”, a-t-il conclu lors de sa dernière conférence de presse. Ils ne comprendront pas, Loco. Laisse-les donc.
Le dernier Don Quichotte du football vient de refermer la porte derrière lui, sans jamais salir le ballon. Cette fois, les moulins ont gagné.

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