Foot et 1er Mai en Indonésie: Les terrains et les usines sont foulés par les mêmes pieds

(©humamghyts)

Un jour après être descendus dans la rue, place au terrain. Mais dans le même but: résister! Le 2 mai 2026 à Tangerang Selatan, s’est tenu le Nusantara Football Collective, un évènement réunissant deux pays, trois villes et cinq clubs: Shah Alam (Malaisie), Tribun Kultur, Port City Wanderers, Thursday Night Tigers FC et le FC Rainfall. Pour l’occasion, Ramadhan Sigih Pratama livre un texte sur le football alternatif indonésien comme renforcement de la lutte des exploités. 

La journée internationale des travailleurs, ou “May Day”, est née en réaction à la mort d’ouvriers tués par la police à Chicago en 1886. Ils osaient revendiquer un système de travail plus humain. Des années plus tard, aux quatre coins du monde, le 1er mai reste associé à la longue histoires des luttes ouvrières. Chaque année, cette date est marquée par de longues manifestations: poings levés, banderoles déployées, slogans scandés pour un salaire digne et la sécurité de l’emploi.

Cette journée, habituellement associée aux chaussures de sécurité, nous l’avons célébré cette fois-ci en crampons. D’ordinaire sur l’asphalte brûlant devant le parlement, nous l’avons réinterprété sur un terrain de football boueux. Les discours traditionnels ont laissé place à la célébration des buts. Comme il y a deux ans au GOR Pajajaran de Bogor, Jakarta, Bandung, Tangerang, Bekasi et Bogor se sont unies, abandonnant leurs rivalités stériles pour une victoire commune.

C’est avec une conscience collective que nous avons choisi le football pour célébrer le 1er mai. Non pas parce que nous avons oublié l’usine, mais justement parce que nous nous en souvenons: ceux qui fabriquent les ballons, qui cousent les maillots, qui construisent les stades, ce sont les ouvriers. Alors si le 1er mai est un moment de protestation, pourquoi ne pas utiliser le football comme forme d’action? Comme disait Tan Malaka, c’est un outil de lutte.

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Le ballon ressemble au destin des exploités, notre destin. Il est rond et contraint de se laisser rouler dans tous les sens, sans pouvoir résister. Exactement comme nous sur la chaîne de production. On nous impose des heures supplémentaires, on les fait; on nous change de poste, on obéit; on nous ordonne de nous taire, on se tait. La différence, c’est que le ballon ne se rebelle pas quand on le frappe. Mais nous, quand on nous frappe et qu’on nous opprime, nous pouvons riposter, avec la colère et le courage qui nous restent au fond du cœur.

Réapproprions-nous le ballon, contre-attaquons!

À l’usine, si tu tombes, on te demande de te relever seul. Parfois, au bureau, un collègue peut te tacler pour prendre le poste convoité. Mais sur ce terrain, si tu tombes, un camarade – voire un adversaire – te tendra la main pour te relever. Voilà la récompense la plus précieuse: une solidarité qui n’apparaît sur aucun bulletin de salaire. C’est pour cela que le 1er mai, nous jouons. Pour se rappeler ce que c’est de tomber sans être seul. D’être fatigué pour quelque chose que l’on choisit, et non que l’on subit.

Les tribunes sont comme une salle de réunion syndicale, sans bâtiment ni climatisation. À Kanjuruhan, elles ont été réduites au silence par les gaz lacrymogènes mortels. À l’usine, la voix des travailleurs est étouffée par les sanctions disciplinaires. Le schéma est le même: quand nous nous rassemblons et crions ensemble, ils ont peur. Alors remplissons les tribunes, non pas pour regarder, mais pour être le douzième joueur!

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Notre tâche est de chanter les revendications et les colères à pleine voix pendant le match: “Refus des licenciements arbitraires”, “Des stades pour le peuple, pas pour les multinationales”, “Bien-être des travailleurs”, “No justice, no peace. Fuck the Police”, “Enquêter totalement sur les violences d’État”, “Fuck zionism”, « Free Palestine », « Free Papua », « Free Aceh », « Libérez les peuples colonisés », etc. Chanter ces revendications face aux abus de l’État est légitime, voire nécessaire. Car une tribune silencieuse est un public; une tribune qui crie est un syndicat.

Comme sur un terrain, le piège du hors-jeu existe aussi sur les lieux de travail. Les travailleurs sont toujours considérés hors-jeu lorsqu’ils revendiquent leurs droits: un salaire digne et une sécurité d’emploi. Et quand ils résistent, c’est le carton rouge. Dans leur compétition, on n’a pas le droit de contester les décisions de l’arbitre. Ici, nous changeons les règles: c’est celui qui subit la faute qui la siffle. Nous jouons pour plus de justice, pour que les puissants ressentent ce que c’est d’être lésé au quotidien, sans pouvoir protester.

Dans leur compétition, on célèbre un but quand des contrats de plusieurs milliards sont signés. Ici, chaque but est une revendication: “pour les camarades qui subissent la terreur et la répression”, “pour les expulsés”, “pour les travailleurs précaires”, “pour les enseignants contractuels”, etc. Quand ces revendications ne seront plus nécessaires, alors seulement la véritable célébration pourra commencer. Car un but sans message n’est qu’un divertissement. Nous ne voulons pas simplement divertir, mais lutter à travers le football. Gagner ou perdre importe peu: l’essentiel est d’affirmer nos principes offensifs.

Nous nous inscrivons pleinement dans cette date historique. Trop souvent, nous oublions que nous sommes aussi des travailleurs. Ce n’est pas un simple jour férié pour traîner dans un café. C’est une action de réappropriation: du ballon comme des moyens de production. Pour que le 1er mai ne soit pas seulement un jour pour se rappeler que nous sommes exploités, mais aussi un jour pour se rappeler que nous sommes humains et que nous avons besoin de jouer, de rire, d’être heureux, d’aimer autant que de résister.

8 heures pour travailler, 8 heures pour se reposer, 8 heures pour aimer et 90 minutes pour lutter

Résister ne nécessite pas beaucoup de temps: même dans les arrêts de jeu, nous pouvons lancer une attaque totale, constante et déterminée, arracher des points et renverser la situation. Car parfois, dans ces dernières minutes, la défense adverse commet des erreurs qui nous offrent l’occasion de faire trembler les filets.

À la fin du match, nos maillots sont sales, nos visages fatigués et couverts de sueur. Notre souffle est court comme après avoir fait des heures supplémentaires. Mais cette fatigue, nous l’avons choisie et elle nous rend heureux. Ensuite, chacun retourne à l’usine ou au bureau. Le match de football est une recharge d’énergie: demain, face à l’injustice, nous nous souviendrons que nous avons déjà formé un mur collectif sur le terrain. Alors pourquoi pas sur le lieu de travail?

Jouer au football le jour des travailleurs, ce n’est pas une fuite. C’est un entraînement à la coordination, à la voix et à la solidarité. Car notre adversaire est le même: celui qui exige des résultats sans accepter d’être contesté. Et pour quiconque ose résister, la sanction guette. Alors il n’y a qu’un mot: lutter. Jusqu’au coup de sifflet final.

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