Football populaire: ces équipes alternatives qui repensent le rapport à la compétition

A divers endroits de l’Hexagone, des projets mêlant éducation populaire et engagement militant tentent de repenser la pratique du football. Leur recherche d’une inclusivité maximale et leurs velléités de transformation sociale les amènent à questionner l’approche compétitive, et à proposer des alternatives. On peut aimer le ballon rond et vouloir prendre le contre-pied de sa version mainstream.

Au 21e siècle, de nombreux clubs gérés démocratiquement par leurs supporters ont vu le jour. Beaucoup cherchent à démontrer qu’un autre football est possible au sein même des compétitions officielles. Mais dans cette galaxie alternative, on trouve aussi des collectifs ou des clubs qui ont fait le choix, à la marge, de s’en éloigner. Une volonté militante d’expérimenter ici et maintenant une façon de jouer au ballon, inclusive, solidaire et quasiment gratuite.

Le foot à 7 auto-arbitré, un cadre propice?

Le plaisir du jeu et l’esprit de camaraderie priment sur le seul résultat. […] Outre ses coéquipiers, les ‘adversaires’ sont également des partenaires qui permettent de déployer son jeu et donc de progresser”, explique la FSGT 75 sur son site pour présenter le foot à 7 auto-arbitré. Cette pratique, directement héritée des occupations d’usine en Mai 68, est aujourd’hui un incontournable du football-loisir. En Haute-Garonne, l’activité foot à 7 de la FSGT connaît un gros succès avec environ 120 équipes réparties dans sept poules de niveau. Créé par des syndicalistes-révolutionnaires de la CGT, le BLS 31 – dont le maillot aux couleurs de l’Espagne républicaine – est à sa place au sein de cette fédération née dans les années 30, dans le giron du mouvement ouvrier antifasciste.

Sur les calicots des supporters du BLS 31: « Gagner ou perdre mais toujours en démocratie » (mot d’ordre de la Démocratie Corinthiane) et « On a joué comme jamais, on a perdu comme toujours » (référence à une déclaration d’Alfredo Di Stéfano).

Martinez, qui occupe la fonction de président du club depuis deux ans, est conscient que la plupart des équipes “ne viennent pas pour l’image un peu alternative de la FSGT, mais plutôt pour le côté moins engageant.” Si l’auto-arbitrage participe à garantir un bon état d’esprit, tous les comportements induits par la compétition ne disparaissent pas pour autant.  “Nous on pose un cadre bienveillant, mais on ne maîtrise pas toujours les réactions des autres équipes. Ça reste un sport avec beaucoup de chemin à accomplir, notamment dans son rapport à la virilité. Plus on descend dans les poules, plus on va retrouver une mentalité de foot loisir avec des gens qui ont juste envie de taper la balle. Dans les poules avec un meilleur niveau, les équipes mettent plus d’enjeu dans les matchs.

La “mentalité BLS” est aussi portée par ses supporters qui animent les matchs avec des tifos, des banderoles, des animations. Cette ambiance participe à casser le rapport à la compétition. On encourage l’autre équipe, ça change l’atmosphère sur le terrain. Ça permet de rentrer un peu plus dans le projet réel de la FSGT, de créer des liens avec les autres équipes et alimenter une autre forme de foot que sa version uniquement compétitive”, poursuit Martinez.

La compétition déshabillée de l’enjeu du résultat

D’autres clubs qui affichent des valeurs similaires au BLS ont aussi engagé des équipes dans des ligues de foot à 7. C’est le cas d’Asteras à Montpellier qui participe au championnat de la FMFA7, une fédération indépendante locale. Le Spartak Lillois joue pour sa part dans un championnat foot loisir, organisé cette fois par le District des Flandres de la FFF. Le club tente d’y greffer sa philosophie. “On s’attache à désacraliser le résultat même si ce n’est pas toujours évident. Pour jouer avec nous, il ne faut pas s’attendre à des objectifs élevés. On ne joue pas pour gagner à tout prix mais le contexte fait qu’on est quand même embarqué dans un format compétitif. On est dans un championnat, donc il y en a qui s’intéressent au classement, aux scores des adversaires”, reconnaît Léo, un des animateurs du Spartak Lillois.

Même quand on veut échapper à la compétition, difficile de la dissocier du fait de jouer un match. BLS participe aussi chaque année à la Coupe départementale FSGT de Foot à 11. “On a tous fait du foot quand on était ado et là c’est un peu le moment où on se permet de revivre une espèce d’aventure en foot à 11. C’est plus compétitif car on se retrouve avec des équipes qui ont une culture foot à 11 qui n’est vraiment pas la même que le foot à 7, ne serait-ce que par rapport à l’arbitrage. C’est aussi le principe même d’une coupe : si tu perds, tu ne joues plus. Donc ça induit forcément un rapport différent à la victoire”, ajoute Martinez.

Dans le Tarn, le Spartak Fontgrande a fait le choix de ne s’affilier à aucune fédération. “Notre rapport à la compétition est assez atypique. On ne s’est pas construit pour la performance ou la recherche du résultat. À la base, c’était d’abord pour se retrouver et passer des moments conviviaux autour du foot, avec des valeurs multiculturelles et de transmission intergénérationnelle”, explique Nicolas Mielko, un des initiateurs du projet. Le Spartak Fontgrande organise le Trophée Rino Della Negra, avec le Spartak Arlésien, et la Coupe du Mineur. “Il y a quand même un classement et des résultats. Dès que tu prends un chrono et que tu commences à compter les buts, il y a inévitablement un côté compétitif, mais ça n’est pas le plus important.” Dans ces petits tournois de futsal, la rencontre et l’aspect mémoriel prennent le pas sur le reste.

Une dimension d’éducation populaire

L’endroit où l’idéal inclusif et non-compétitif de ces équipes est plus concrètement mis en pratique, ce sont les entraînements ouverts et mixtes. “Un des meilleurs outils pour diffuser cette culture”, selon Martinez. Équipes aléatoires, contacts physiques modérés, tacles interdits, dédramatisation des erreurs… Asteras à Montpellier ou l’Estrella Esportiva del Rosselló à côté de Perpignan, font aussi de ce type de proposition une pierre angulaire de leur projet foot, tourné vers le jeu et la camaraderie. “On est beaucoup à kiffer le foot mais à avoir été dégoûtés de cette mentalité FFF qu’on fuit comme la pesteLe but c’est de proposer une pratique conviviale, à la fois axée sur la progression collective, mais aussi de se faire plaisir. On est vraiment sur du foot loisir pur”, appuie le président du BLS 31.

Transformer les pratiques suppose toutefois un travail de longue haleine. Pour celles et ceux qui viennent pour la première fois, ce n’est pas toujours simple de se défaire de ses représentations, ou de “dé-footballiser les esprits” pour reprendre l’expression utilisée par un membre du Foot du Peuple de Montpellier. Cette exigence implique une forme d’auto-discipline. “Au bout de quelques mois on se rend compte que ce type de mentalité tend à disparaître”, souligne néanmoins Léo du Spartak Lillois dont les séances peuvent accueillir jusqu’à 80 personnes.

Les membres du BLS entendent se garder de tout dogmatisme en la matière. “Le truc ça a toujours été de se voir comme un espace d’éducation populaire. Ça prend du temps. Ce chemin là, on le trace en faisant face à des contradictions. Vouloir gagner à tout prix n’est pas un critère pour refuser des personnes qui souhaitent nous rejoindre. Certains n’ont en réalité aucun autre endroit où pouvoir jouer, je pense par exemple aux camarades sans-papiers. On cherche plutôt d’autres manières de distiller cette culture non-compétitive.”

Le football mixte ou la proposition d’une échappatoire

Dans ces séances d’entraînements, la volonté de mixité ne remplit pas toujours les attentes, et une sur-représentation masculine est encore constatée. En parallèle, le BLS a œuvré à la création d’une poule en mixité obligatoire au sein de la FSGT. “Pour le coup, cette poule en mixité, c’est le foot le moins compétitif de la FSGT. Évidemment, il y a des filles qui ont déjà fait du foot avant et qui ont un parcours qui ressemble grosso modo à celui qu’on a pu connaître, avec une détestation de la FFF. Mais il y a aussi des meufs qui ont toujours voulu jouer au foot sans jamais avoir franchi le pas jusque là. Et puis il y a des personnes trans qui n’ont nulle part où jouer. Nous les garçons, on est beaucoup à se dire que c’est le summum de ce qu’on veut faire: il n’y a pas de prise de tête, pas de jeu de virilité. Ça nous sort vraiment de ce qu’on connaît habituellement. Ça nous fait vraiment du bien parce qu’il y a plus de passes, moins de dribbles, plus d’encouragements. Ça change complètement le rapport.”

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