Israël-Irlande: il n’aura manqué que le boycott

Depuis plusieurs mois, la campagne irlandaise “Stop The Game” appelle au boycott de la double confrontation contre Israël en Ligue des Nations, les 27 septembre et 4 octobre. Si elle n’est pas parvenue à faire plier la fédération irlandaise de football (FAI), elle met en lumière une mobilisation d’ampleur contre le génocide à Gaza et sa tentative de normalisation par le sport. 

En 2025, la FAI avait pourtant adopté une motion demandant la suspension d’Israël des compétitions continentales. Mais face au refus de l’UEFA, elle a finalement choisi de respecter le calendrier et ses obligations, invoquant les conséquences importantes qu’entraînerait un boycott pour le football irlandais. En juillet dernier, une motion validant la participation aux deux rencontres a ainsi été adoptée à 68%. Face aux protestations des supporters, la FAI avait déjà demandé par précaution que le match à domicile soit délocalisé en Serbie, à la TSC Arena de Bačka Topola. Mais jusqu’à la veille du match aller – programmé à Debrecen, en Hongrie, pour raisons de sécurité – la participation des joueurs n’était pas acquise.

Gavin Bazunu a alors jeté un pavé dans la mare. Le gardien de Bolton a exprimé son malaise à l’idée de jouer contre Israël dans le contexte du génocide à Gaza. Refusant de sacrifier ses valeurs, il a fait le choix de quitter le groupe. “Je considère donc qu’il serait contraire à mes convictions de participer aux prochains matches contre Israël”, écrit-il dans un communiqué publié sur sa page Instagram. Son choix allait pousser la FAI à consulter les joueurs de la sélection. En conférence de presse, David Courell, le directeur général, a expliqué qu’à l’issue d’une réunion de quatre heures et d’un vote, “une nette majorité s’est prononcée en faveur de la poursuite du programme”.

Si aucun boycott collectif n’a été décidé, selon certaines informations, cinq à sept joueurs se seraient opposés à la tenue des rencontres et auraient envisagé de suivre Bazunu. Les joueurs irlandais devraient cependant porter un brassard noir “en hommage à toutes les vies perdues dans le conflit”, et boycotter une partie du protocole d’avant-match, notamment les poignées de main et l’échange des fanions. Quant à leurs primes, elles devraient être reversées à une organisation humanitaire à Gaza. Dans un article publié sur Il Catenaccio, le collectif Calcio & Rivoluzione estime que cela “illustre parfaitement la contradiction dans laquelle s’est retrouvée la sélection irlandaise: jouer, mais sans faire comme s’il s’agissait d’un match comme les autres.”

Quelques jours plus tôt, le sélectionneur Heimir Hallgrímsson avait allumé une première mèche en déclarant: “on ne joue pas avec le génocide, on joue contre le génocide. On joue contre Israël, on ne joue pas avec Israël.” Des déclarations visant à justifier le fait de jouer le match, tout en dénonçant les atrocités commises par l’État hébreu à Gaza. La fédération israélienne de football (IFA) avait répliqué qualifiant ces propos de “stupides, ignorants et hypocrites”. Devant la polémique déclenchée par cette prise de parole, Hallgrímsson a exprimé des regrets et reconnu que “ce n’était pas malin” car cela avait détourné l’attention sur le premier match de l’Irlande face au Kosovo.

Depuis plusieurs mois, la campagne “Stop the Game”, lancée par le collectif Irish for Palestine, tente de faire pression sur la FAI pour que l’équipe nationale refuse d’affronter Israël. De nombreuses banderoles ont été déployées dans les stades, comme dernièrement les supporters des Bohemians Dublin. A l’approche des deux rencontres, plus de 160 athlètes irlandais ont demandé à la sélection de boycotter les matchs. Les joueurs n’y ont pas été insensibles. Après la défaite contre le Kosovo, le milieu de terrain Jason Knight a déclaré que le match face à Israël “ne devrait évidemment pas avoir lieu”.

Malgré leur décision de jouer, plusieurs joueurs reprochent aux instances de ne pas avoir pris leurs responsabilités. Chiedozie Ogbene a notamment critiqué l’hypocrisie de l’UEFA, sous-entendu en n’ayant pas sanctionné Israël, de faire reposer cette situation intenable sur les épaules des joueurs. Il apparaît qu’une partie d’entre eux se serait bien passée de devoir jouer contre Israël. Cependant, il n’y a qu’un seul Gavin Bazunu. Le geste courageux du gardien de but a été chaleureusement salué sur les réseaux sociaux. Fera-t-il des émules dans les autres sélections? Rien n’est moins sûr.

Les joueurs irlandais bénéficient pourtant d’un climat favorable au boycott dans leur pays. Comme le soulignait le média Fausse Touche, il y a quelques mois une enquête de l’Irish Football Supporters Partnership (IFSP) révélait que 75,6% des personnes interrogées s’opposaient aux rencontres face à Israël, et 69,7% avaient déclaré qu’ils n’assisteraient pas au match à domicile, à l’époque prévu à Dublin. Dans une enquête interne de la Professional Footballers’ Association of Ireland (PFAI), représentant les joueurs du pays, 63% déclaraient que l’Irlande ne devait pas jouer.

Le boycott n’aura donc pas eu lieu, mais la mobilisation autour de ces rencontres aura profondément modifié leur portée. Faute de boycott, il sera quand même difficile pour les observateurs de faire comme s’il s’agissait d’une banale rencontre internationale. Il y aura l’amertume d’un match qui n’aurait pas dû avoir lieu, mais la question de la portée politique d’accepter de jouer contre Israël se reposera. C’est inévitable.

Édito n°94

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