L’UEFA n’est pas un rempart contre le foot business

La puissante instance mondiale du football contre sa confédération la plus riche et influente. C’est le feuilleton estival de la planète football. Que peuvent attendre les supporters et autres passionnés de cette passe d’armes bourgeoise pour le contrôle du football mondial? Ce qui se trame tient plus de la “révolution de palais” que des intérêts populaires immédiats.

Les tensions entre la FIFA et l’UEFA ont franchi un cap cet été, au sortir d’une Coupe du monde 2026 particulièrement critiquée. Le projet de Gianni Infantino de créer une société commerciale ouverte à la participation d’investisseurs privés a mis le feu aux poudres. Appuyée par les 55 fédérations nationales qui la composent, l’UEFA s’y est fermement opposée, provoquant ce qui ressemble à l’une des crises de gouvernance les plus importantes de l’histoire du football. L’annonce par Infantino du retrait de son projet n’a pas apaisé la situation. L’UEFA maintient sa menace de boycott des compétitions de la FIFA, évoquant “une rupture de confiance”.

Ce projet constitue, il est vrai, un changement d’échelle avec une privatisation partielle des revenus de la FIFA. L’opposition de l’UEFA n’est donc pas sans fondement, mais elle ne peut être comprise indépendamment de la lutte de pouvoir croissante que se livrent les deux institutions. Derrière la querelle, apparemment irréversible, entre Gianni Infantino et l’UEFA, se joue une bataille d’influence à l’épicentre du foot business.

Deux faces du foot business

Si Infantino apparaît de plus en plus discrédité, l’UEFA est très loin d’être le rempart au foot business qu’elle prétend. Derrière cette opposition de l’instance européenne, il s’agit d’abord de préserver le potentiel économique de ses compétitions. Elle voit dans les manœuvres d’Infantino, qui reposent principalement sur l’augmentation continue du nombre de matchs, une menace. On l’a vu avec la création de la Coupe du monde FIFA des clubs, dont la première édition a eu lieu en 2025, une compétition mondiale de clubs capable de générer des revenus considérables.

Depuis son élection, le président de la FIFA multiplie en effet les propositions de réformes mercantiles, comme le passage de la Coupe du monde tous les deux ans ou encore une nouvelle augmentation significative du nombre de pays qualifiés. Des idées toujours guidées par le même circuit de la récompense clientéliste du foot business: plus de matchs entraîne plus de droits TV, donc plus de sponsors et, in fine, plus d’argent à redistribuer. Et, pour Infantino, une manière de consolider son pouvoir. L’UEFA voit cette volonté d’étendre le périmètre économique de FIFA comme une véritable menace.

Son storytelling, axé autour du slogan hypocrite “Le football n’est pas à vendre”, ne devrait pas charmer grand monde. Il ne sera jamais question pour l’UEFA de rompre avec la marchandisation du football. Elle n’est pas anti-business. C’est même un modèle du genre. Elle profite de la stratégie catastrophique d’Infantino pour pousser à un changement de dirigeants. L’UEFA veut surtout éviter que la FIFA – qui a déclaré 2,66 milliards de dollars de revenus en 2025, année de la Coupe du monde des clubs – ne devienne un concurrent commercial trop puissant.

L’UEFA, un “contre-pouvoir” capitaliste

En matière d’augmentation du nombre de matchs pour augmenter ses revenus, l’UEFA n’est pas en reste. Depuis 2024, la réforme de la Champions League – son produit-phare – a fait passer le nombre de matchs de 125 à 189, soit une hausse de plus de 50%. Dans le même temps, les recettes des compétitions européennes masculines de l’UEFA sont passées de 3,7 à 4,4 milliards d’euros. La logique n’est finalement pas si éloignée de celle qu’elle reproche à Infantino. Sa pseudo-défense du football ne sert qu’à soutenir sa volonté de conserver la place de leader économique du football mondial, et le pouvoir institutionnel qui en découle.

L’UEFA peut donc se présenter comme un “contre-pouvoir” à la FIFA, mais certainement pas comme un front de résistance à la “vente du football”. Le conflit entre les deux instances – régulièrement qualifiées de “mafias” dans les tribunes – ne porte donc pas sur le principe de la marchandisation du football. Ce qui est en jeu reste avant tout le contrôle de cette marchandisation. Avant le rapport de force actuel, le soutien de l’UEFA à Infantino en 2016 vient rappeler qu’ils partagent les grandes lignes de la commercialisation du football. Cette même logique qui met toujours plus les passionnés sur la touche, relégués au rang de simples clients.

Il peut bien y avoir un changement de personnel au sommet de la FIFA, sans changement de modèle profond, tout ce battage médiatique ne change pas grand chose en réalité pour les supporters, et même les joueurs. Les calendriers sont voués à continuer à s’étendre, les compétitions et les matchs à se multiplier et les droits de retransmission à prendre toujours autant de place. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre Infantino et l’UEFA, mais de ne plus rester spectateurs d’un football dont les grandes orientations sont décidées sans eux et, bien souvent, contre eux.

Édito n°89

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