Photo de Gaza à Deauville: la censure reprise de volée!

(©Jehad Alshrafi/AP/SIPA)

Fin août, la municipalité de Deauville a cédé à des pressions pro-israéliennes en retirant une image du festival dédié à la photographie de sport. Censurée sur place, la photo en question – un match de foot dans les ruines de Gaza – sera finalement diffusée massivement en ligne.

Ils veulent cacher cette photo? Alors montrons-la partout”, écrit l’eurodéputée France Insoumise, Manon Aubry, sur X le 26 août. Trois jours plus tard, son tweet a accumulé plus de 155 000 vues. La photo qui l’accompagne est devenue virale sur les réseaux sociaux, en plus de faire le tour des médias de masse. Et voilà le travail de Jehad Alshrafi, photojournaliste palestinien, désormais mis en lumière. Le résultat d’un bel effet Streisand.

Cet été, la ville de Deauville accueille la deuxième édition d’un festival dédié à la photographie de sport (du 6 juin au 6 septembre). L’événement ambitionne de proposer “de nouveaux regards sur les valeurs du sport à travers la beauté des photos comme phénomène culturel, social, humain et artistique”.

Parmi les expositions gratuites, le thème “Best of 2025-2026” était proposé sur le port de la station balnéaire normande. Le site de l’office du tourisme évoque au programme de ce “kaléidoscope coloré”, “un terrain de foot, étrangement préservé, dans un paysage de ruines”.

La photographie a été prise par Jehad Alshrafi à Gaza City, le 14 février 2026, dans le cadre d’un reportage pour l’agence Associated Press. On y voit des joueurs palestiniens du Gaza Sports Club et du club Al-Ahly participer à un match sur un terrain tout juste construit, entouré de bâtiments détruits par l’armée israélienne. Le contraste est terrible entre ce terrain de jeu et ce décor apocalyptique.

Le 10 août, la Fédération Palestinienne de Football annonçait la reprise prochaine d’un tournoi regroupant des clubs de Gaza et de Cisjordanie, après quasiment trois ans d’interruption. Une forme de résistance symbolique à la guerre génocidaire toujours menée par l’État colonial israélien. En janvier dernier, Tsahal reconnaissait avoir tué au moins 70 000 Palestiniens depuis le massacre du Hamas le 7 octobre 2023.

Depuis presque trois ans, plus de 200 journalistes palestiniens ont été tués par les soldats israéliens, selon le comité de protection des journalistes. Un ciblage délibéré dans une stratégie de guerre de l’information, comme le documente une enquête récente du Monde.

J’ai compris que l’armée israélienne ciblait des journalistes”, témoigne un militaire israélien, lanceur d’alerte, qui s’est confié à l’ONG israélienne, Breaking the Silence, et à plusieurs médias. En outre, Israël empêche toujours l’accès de l’enclave aux journalistes internationaux.

Pendant que les civils de Gaza sont toujours soumis à un blocus renforcé qui prive les derniers hôpitaux de matériel médical, à Deauville, la photo de Jehad Alshrafi a disparu. Elle a été discrètement remplacée par un peloton de cyclistes en clair-obscur. L’information a d’abord circulé dans un média local avant d’être reprise par L’Humanité.

Jeudi 20 août 2026, au soir, Sylvain Larcher a constaté que la photo avait été remplacée par une autre image, sur un autre sujet”, explique le site Le Pays d’Auge. Larcher est responsable de la section locale du Parti Socialiste. “Cette disparition soulève donc une question simple et légitime: pourquoi cette photographie a-t-elle été retirée?”, interroge-t-il.

Réponse de la municipalité centriste au journal local: “Nous ne voulons pas entrer dans la polémique, ni heurter qui que ce soit”. Quitte à invisibiliser la réalité d’un génocide, comme le souligne l’article de L’Humanité.

Le 11 août, le militant pro-israélien Mike Krief avait interpellé la municipalité via sa page Instagram aux 77 000 followers. “Mais vous avez raison, affichez des images des pauvres fakestiniens…”, ironisait-il en déshumanisant les victimes des bombardements israéliens dans l’enclave.

Neuf jours plus tard, Krief se félicitait d’avoir fait plier la municipalité, photos avant-après à l’appui. Il allait bientôt voir l’image effacée sur place devenir virale sur les réseaux sociaux. Le sujet est évoqué dans des médias comme Le Monde, Le Figaro, Ouest-France, 20 Minutes…

Officiellement, le cabinet du maire Philippe Augier affirme n’avoir reçu “aucune pression” à l’Agence France-Presse (AFP), dans une dépêche reprise notamment par Le Monde le 26 août. Sauf que ce discours ne tient pas debout quand on se penche sur la communication antérieure de la municipalité.

Le compte Instagram officiel de Deauville avait répondu longuement au militant pro-israélien sous la publication du 11 août, en associant “les souffrances créées par le terrorisme palestinien” à la “communauté juive deauvillaise”.

Le message, dévoilé par Libération le 27 août, est toujours visible à ce jour dans la section commentaires. “Puisque cette photo crée précisément de nouvelles douleurs, et pour faire taire cette polémique disproportionnée, nous retirons cette photo de l’exposition”, peut-on lire.

La municipalité de Deauville a donc censuré la photo sous des pressions pro-israéliennes. Ou comment invisibiliser le génocide des Palestiniens, mais aussi piétiner les ambitions du festival, le tout en amalgamant les habitants juifs de Deauville aux soutiens de l’État colonial israélien.

Le retrait aurait été décidé “dans un seul souci d’apaisement” plaide la municipalité à l’AFP. “L’apaisement, ce n’est pas de retirer cette photo. L’apaisement, c’est de faire une explication du contexte de cette photo, ce qu’elle porte comme information et ce qu’elle raconte sur la réalité”, répond Martin Roux, porte-parole de l’ONG Reporters sans frontières, interrogé par France Inter.

Cette lâcheté est-elle surprenante de la part d’une mairie centriste? Pas dans un pays où une large partie de la classe politique ignore les droits politiques des Palestiniens et où les manifestations de solidarité sont réprimées, voire criminalisées.

En avril dernier, la proposition de loi “Yadan” (du nom de Caroline Yadan, élue députée en 2024 sous l’étiquette de la Macronie) avait pour but de punir les critiques de l’État d’Israël comme si c’était une forme d’antisémitisme.

Le texte, finalement rejeté, a été jugé comme une “grave menace pour la liberté d’expression” par l’ONG Amnesty International, mais soutenu par des élus du PS comme l’ex-président François Hollande ou le candidat à la présidentielle Jérôme Guedj.

A ce jour, la photo de Jehad Alshrafi n’est pas réapparue à l’exposition qui prétendait “chérir” le sport “comme la trace, irréductible, de l’humanité en nous”. Le photojournaliste palestinien, lui, continue de travailler au péril de sa vie en documentant les bombardements incessants de l’armée israélienne.

Par Florian Lefèvre

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