Underground Village Series: « Sukajaya Melawan », un match contre les expulsions

Dans ce nouvel épisode du football alternatif en Indonésie, Ramadhan Sigih Pratama nous parle de l’Underground Village Series. Le FC Rainfall fait étape à Sukajaya et poursuit son concept d’évènements footballistiques itinérants pour soutenir les luttes sociales contre les accapareurs capitalistes et pour développer des liens de résistance autour du ballon rond.

Une terre n’est jamais un simple espace vacant. Elle est un héritage, une mémoire et le lieu où des femmes et des hommes construisent leur vie.

Échauffement : Underground ne signifie pas se cacher

L’Underground Village Series est une initiative du FC Rainfall et des Deer Troops pensée pour sillonner les villages et les zones rurales de la région de Bogor. À la différence de l’Underground City Series, qui fait escale dans différentes villes d’Indonésie, ils ne viennent ni en adversaires ni en héros, mais en compagnons de route. Avec le football comme point de rencontre, le projet cherche à faire naître des liens et à renforcer les solidarités.

(©Akbarcuya)

Car le football ne se résume pas aux lignes du terrain, au score ou aux trophées. Il peut ouvrir la voie à de nouvelles rencontres, conduire à des territoires traversés par les luttes sociales et permettre de se tenir aux côtés de celles et ceux qui défendent leurs terres. Avant de devenir l’objet d’un litige ou le théâtre de violences, qu’on retrouve en ligne sur les réseaux sociaux, un territoire est d’abord un lieu de vie: un foyer, une terre cultivée, un espace où des familles travaillent, où des enfants grandissent et jouent au football.

L’Underground Village Series part de cette idée toute simple: le football peut permettre d’approcher un territoire, tandis que la solidarité donne la force d’y poursuivre la lutte. Le football ne peut évidemment pas résoudre un conflit agraire. Il n’est pas une réponse à toutes les injustices, mais il enseigne la force du collectif. Onze contre onze: même le meilleur joueur ne gagne jamais seul. Une tribune ne tient pas à la voix d’une seule personne. Une lutte, elle non plus, ne repose pas sur un seul individu. Le football rappelle ainsi que la défense d’un espace est une responsabilité collective.

Première mi-temps: la Terre est un lieu de vie

Le coup de sifflet retentit. La première mi-temps commence. Le football moderne nous a habitués aux grands stades, aux terrains impeccables et aux tribunes monumentales, où se jouent les grandes compétitions du monde entier, en Indonésie comme ailleurs. L’Underground Village Series choisit une autre direction: celle des lieux que l’on ne remarque pas, des villages dont on ignore souvent le nom et dont on entend parler uniquement lorsqu’un conflit y éclate.

Derrière ces infrastructures – stades, hôtels, centres commerciaux, lotissements ou immeubles de bureaux – au budget colossal, il y avait souvent une terre déjà habitée et cultivée. Une terre qui servait déjà de support à une pratique sportive: celle du football amateur que les enfants jouaient le soir venu sur des petits terrains au cœur des villages que l’on semble voir de moins en moins.

À Sukajaya, la terre ne se réduit pas à une superficie ou à une valeur marchande. Elle est un lieu où l’on plante, une source de subsistance, un espace où vivre. Ici, la terre ne sert pas à enrichir une poignée de privilégiés : elle fait vivre celles et ceux qui la cultivent. Il en va de même d’un terrain de football au cœur d’un village. Ce n’est pas une parcelle vide: c’est un lieu où l’on se retrouve, où l’on joue, où l’on tombe et où l’on se relève.

(©Akbarcuya)

Un espace n’a pas besoin d’être possédé pour être utile. Certains lieux devraient rester accessibles à tous: pour jouer, se rencontrer et vivre ensemble. Jouer au football peut alors devenir une manière concrète de comprendre le droit à l’espace public : un lieu doit pouvoir être partagé. Malheureusement, la terre est souvent une convoitise pour les puissants affairistes qui lui appliquent un tout autre vocabulaire: investissement, développement, profit. Et, comble de l’ironie, ces projets sont présentés comme nécessaires au bien commun, tandis que ceux qui défendent leurs droits sont transformés en obstacles.

La suite est toujours la même : lorsque des habitants défendent leurs droits, ceux qui cherchent à tirer profit de leurs terres finissent par les considérer comme des obstacles. Face à eux apparaissent des hommes de main, des engins de chantier et les forces de l’ordre.

Avant que ne s’achève la première mi-temps, plusieurs questions surgissent: à qui appartient réellement la terre? À ceux qui détiennent aujourd’hui des documents “officiels”? À l’État, au village, à une entreprise privée ou à un particulier? Ou bien elle appartient à celles et ceux qui l’occupent et y vivent depuis des générations? Ces questions peuvent sembler simples. Pourtant, les réponses ne le sont jamais.

Mi-temps: une blessure profonde pour les habitants de Sukajaya

Dans un match de football, les deux équipes commencent avec les mêmes règles. Dans un conflit agraire, le rapport de force est tout autre. D’un côté, une communauté avec son histoire, sa mémoire et ses terres. De l’autre, des entreprises, des capitaux, des titres de propriété, des hommes de main, des forces de l’ordre et des engins de chantier. L’un arrive avec des outils agricoles et des semences. L’autre dispose de ressources financières, de documents officiels et de moyens de coercition.

Lorsque les habitants de Sukajaya défendent une terre qui constitue depuis des générations leur source de subsistance, ils sont pourtant accusés d’agir en dehors de la loi. Une question s’impose alors: quels intérêts politiques et économiques cette loi sert-elle?

Le 6 août, Sukajaya a vécu une nouvelle journée de violence. Dans le conflit qui oppose les habitants à à la société PT. Prima Mustika Candra, des engins de chantier sont arrivés accompagnés des forces de l’ordre et de centaines d’hommes de main, mobilisés pour déloger ceux qui refusaient de partir. La confrontation a fait des blessés. Des habitants ont été frappés et attaqués à l’arme blanche. Les images de cette violence ont ensuite circulé sur les réseaux sociaux. Les forces de l’ordre étaient présentes. Et, sans surprise, les habitants ont dû assurer eux-mêmes leur protection.

Deuxième mi-temps: le football comme outil de lutte

Le coup de sifflet retentit. Le jeu reprend. Le football porte une longue histoire de luttes. Dans de nombreux cas, il a dépassé le cadre sportif pour devenir un langage de résistance, notamment lorsque les espaces politiques étaient réduits au silence.

En Afrique du Sud, pendant l’apartheid, des prisonniers politiques détenus sur l’île de Robben Island ont créé leur propre ligue en 1966: la Makana Football Association. Derrière les barreaux, le football leur permettait de préserver leur dignité, de renforcer leurs liens et de résister collectivement au système qui les opprimait.

L’Indonésie connaît également cette histoire. En 1930, Soeratin Sosrosoegondo a fondé une fédération de football populaire en opposition à celle mise en place par le pouvoir colonial. Le sport devint alors l’un des espaces de la lutte contre le gouvernement des Indes néerlandaises.

Ces expériences montrent que le football n’a jamais été totalement séparé de la politique. Lorsque les lieux de rassemblement se réduisent, le terrain peut devenir un espace où se rencontrent des individus, se construisent des solidarités et s’affirme une volonté commune.

Le 30 août, le ballon a continué de rouler dans ce sens à Sukajaya. Dans le cadre d’Underground Village Series, FC Rainfall a organisé un “Fivefeo” – un tournoi de foot à 5 – au terrain de Jami, à Sukajaya. L’évènement a réuni la Federasi Serikat Pekerja Bandara Indonesia (FSPBI), Youthside Fun Football, Sukajaya Melawan, le FC Rainfall et la Federasi Serikat Buruh Nusantara (FSBN). Ici, l’enjeu dépasse le résultat sportif. Le ballon passe d’un pied à l’autre. Les récits circulent. Des liens se créent. Le match peut s’achever, mais tant que des territoires et des lieux de vie restent menacés, la lutte continue.

Temps additionnel: Moal ingkah najan salengkah

Les habitants de Sukajaya ont choisi de résister. Leur combat ne se limite pas à une bataille juridique autour de documents, de titres de propriété ou de leur validité. Il concerne avant tout la possibilité de continuer à vivre sur une terre occupée et travaillée depuis des décennies, héritée de leurs ancêtres. Plus qu’une résistance: une défense de leur existence. “Moal ingkah najan salengkah”, disent-ils: “Nous ne bougerons pas, même pas d’un pas”. Le coup de sifflet final ne retentira pas tant que le pouvoir et les intérêts financiers continueront de chercher à s’emparer de cette terre.

Car un match ne peut véritablement prendre fin tant que le conflit qui l’a fait naître demeure.

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