Les dégâts de la Ley del Deporte de 1990 qui a initié la mutation des clubs espagnols en SAD

Les clubs espagnols n’ont officiellement été transformés en Sociedades Anónimas Deportivas (SAD) qu’en 1992, mais cette restructuration trouve son origine dans la triste Ley del Deporte qui acte le basculement du football espagnol dans l’ère du football moderne et libéral. L’actionnariat populaire est une des tentatives de résistance à ce modèle qui a amplifié l’endettement structurel des clubs et qui a mis les supporters à distance.

Il y a des dates anniversaire qui ne se fêtent pas. Celle de la Ley del Deporte adoptée le 15 octobre 1990 par le Parlement espagnol en fait partie. Mais, même si elle n’est entrée en vigueur qu’en 1992, les trente ans qui nous sépare de son adoption nous suffisent à tirer le bilan des dégâts causés par la restructuration qu’elle a opéré sur le football espagnol, offrant un cadre juridique taillé pour la marchandisation du football qui s’annonce au début des années 90.

Pour mieux comprendre, il est utile de faire un bon en arrière pour se resituer dans le contexte. Intégrée à la Communauté Européenne (CEE) en 1986, l’Espagne engage une vague de privatisations sous la houlette du gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez, fossoyeur en chef. Elles vont jalonner la deuxième partie des années 80 dans un pays qui s’apprête à accueillir en 1992 les Jeux Olympiques de Barcelone et l’Exposition Universelle de Séville. Mais, hormis l’immense grève de décembre 1988, ces mesures ne rencontreront pas de réelle opposition du camp des travailleurs.

Le Barça et le Real épargnés par la réforme

La Ley del Deporte est la transposition dans l’industrie du sport de cette restructuration économique et marque la conversion des clubs professionnels de football en Sociedades Anónimas Deportivas, c’est à dire en entreprises sportives privées pouvant éventuellement être cotées en bourse. Exception faite de quatre clubs : le Barça, le Real Madrid, l’Athletic Bilbao et Osasuna qui ont pu échapper à cette mutation en SAD pourtant présentée comme si positive par les responsables politiques. Ces clubs ont conservé à ce moment là un statut juridique associatif, reposant sur l’élection des dirigeants par les socios mais aussi sur une particularité fiscale avantageuse. Jusqu’en 2016, ces clubs ont pu bénéficier de 25 % d’impôts en moins (différence qui s’élevait même à 35 % jusqu’en 2006). Mais la Commission Européenne est venue mettre son nez là-dedans et cherche à y mettre fin, estimant que ce statut particulier équivaut à une aide illégale de l’État. Il est alors aisé de voir une corrélation entre ces avantages fiscaux et l’hégémonie du binôme Barça-Real qui s’est partagé 25 des 28 derniers titre de champion d’Espagne depuis que les SAD ont été instaurées.

En 1990, l’argument principal martelé par les responsables politiques était que cette transformation de statut allait, en soumettant les clubs à un contrôle plus précis de leurs finances, régler le problème de leur endettement. Au début des années 90, les clubs espagnols acccusaient une dette cumulée de 172 millions d’euros. Une fable libérale à laquelle de nombreux supporters ou socios ne croyaient déjà pas. A juste titre. Un peu moins de trente plus tard, la dette nette des clubs de Liga est de l’ordre 3 094 millions d’euros, si on se fie aux chiffres du portail d’information économique du sport Palco23, repris par Ricardo Urubarri dans le média en ligne Ctxt. Un montant 18 fois plus élevé qu’en 1992. Et encore, on ne mesure pas tout à fait les effets de la pandémie de Covid-19 sur le niveau d’endettement des clubs.

Effets à retardement, crise de 2008 et faillites

La situation s’est donc objectivement aggravée, et c’était prévisible. Le football est une chose trop sérieuse pour le confier à des hommes d’affaire. Les multiples faillites de ces dernières décennies en attestent. Citons – même si tous n’avaient pas le statut SAD – la SD Compostela (2006), le CD Logroñés (2009), le CF Extremadura (2010), l’UE Lleida (2011), Universidad Las Palmas (2011), le CF Palencia (2012), l’UD Salamanca (2013), l’UD Mérida (2013), Alicante CF (2014), le CD Ourense (2014).

La Compostela, le CD Logroñés ou le Real Burgos, trois de ces clubs qui ont disparu avant de renaître.

Le phénomène de ses disparitions de clubs a vraiment pris forme depuis la crise économique globale de 2008, dont les exploités d’Espagne ont particulièrement souffert. La crise a amplifié la défiance et le rejet du modèle des SAD. Mais la résistance se manifeste pour le moment de façon très localisée autour d’une quinzaine de clubs d’actionnariat populaire, dont certains directement nés sur les cendres d’un club historique disparu comme la SD Logroñés, l’Unionistas de Salamanca qui évoluent en Segunda B ou bien l’UD Ourense, installé aujourd’hui en Tercera Division. Mais ils ont tous dans les pattes un autre club qui s’est créé en même temps et qui revendique l’héritage du club historique et cherche à capitaliser dessus, comme s’ils n’avaient tirer aucune leçon du caractère néfaste des SAD, un modèle qu’on retrouve aussi dans les divisions amateurs, principalement en Segunda B. Ce qui est particulièrement vrai pour le Salamanca UDS et pour Ourense CF. Mais tous deux perdent la bataille de la popularité avec leur rival s’appuyant sur le modèle démocratique de l’actionnariat populaire.

Les SAD ont liquidé le modèle démocratique basé sur les socios

Avec la transformation des clubs au statut associatif en Sociedades Anónimas Deportivas, les supporters se sont vus déposséder de leur pouvoir d’élection des dirigeants et donc, de fait, de leur club. De socios, ils ont été relégués au rang de vulgaire client de leur club de toujours. Le modèle démocratique des socios existant dans les clubs traditionnels n’est évidemment pas la panacée, mais il donne aux supporters une possibilité d’expression. Les clubs dits de Futbol Popular font de la participation des membres du club un principe inaliénable et intangible. La pérennité des clubs d’actionnariat populaire dépend même de la capacité des membres à être des acteurs quotidiens, et non de simples consommateurs. Sur le modèle « 1 socio, 1 voix », ils proposent une alternative en acte au modèle des SAD qui repose sur la confiscation voire la pure spoliation de clubs par des capitalistes qui n’ont pour objectif que leur enrichissement personnel. Les SAD n’ont aucun intérêt à ce que les supporters, les passionnés ou les amoureux de leur club, puissent mettre le nez dans leurs affaires. Techniquement, rien n’empêche même un propriétaire de déménager un club dans une autre ville, comme c’est arrivé au Wimbledon FC en Angleterre ou, moins connu, au CF Ciudad de Murcia qui a été déménagé à Grenade en 2007. De cet événement qui verra le club disparaître de sa propre ville, quelques aficionados créeront le Club d’Accionariado Popular Ciudad de Murcia. Un club dont les membres sont les vrais propriétaires. Tirant les leçons du passé, ce modèle est le meilleur rempart contre les vautours qui vont et viennent, et jouent au Monopoly avec les clubs.

Aujourd’hui, la majeure partie de ces clubs “populaires” jouent dans les divisions inférieures, de la Segunda B aux plus basses divisions régionales. Sûrs de la durabilité de leur modèle, leur objectif n’est pas nécessairement de vite accéder à l’élite mais de consolider  et pérenniser leurs projets. Avec les SAD, ils savent exactement le modèle qu’ils combattent et auquel ils opposent leur alternative. Mais les SAD ont encore de beaux jours devant elles, car ce statut juridique reste obligatoire à acquérir pour pouvoir prendre part aux deux premières divisions. Même si un avant-projet de réforme de la Ley del Deporte, déposé début 2019, proposait d’en finir avec cette obligation, donnant un regain d’espoir aux partisans du modèle associatif.

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