Montée en puissance du féminisme dans le football. Une histoire commune plus qu’une histoire croisée. De l’apparition en 2015 du mouvement “Ni Una Menos” contre les violences sexistes et sexuelles, à la “Marea verde” – mobilisation populaire en faveur de l’avortement légal et gratuit – qui a abouti à l’adoption de la loi le 30 décembre 2020, ce contexte de montée en puissance du féminisme a eu une réelle influence sur les progrès sociaux conquis par les footballeuses. Macarena Sánchez, attaquante du CA San Lorenzo et visage de la mobilisation pour l’obtention du statut professionnel le confirme: « Il y a quelques années, ma démarche serait passée complètement inaperçue ou les gens en auraient ri. Il faut aussi savoir tirer avantage du contexte actuel. »
Durant cette période, nombreuses sont les joueuses de football à avoir affiché leur soutien à la campagne nationale en faveur de l’IVG. Quelques semaines avant l’adoption de la loi, dix d’entre elles – parmi lesquelles Luciana Bacci et Federica Silvera – s’étaient réunies devant le Palais du Congrès de la Nation. Maillot de la sélection argentine sur le dos et arborant le foulard vert emblématique des manifestantes, elles ont fait la promotion d’une lettre ouverte adressée au président Alberto Fernández pour lui demander d’en accélérer l’examen au Parlement. « La clandestinité et ses conséquences risquées pour la santé publique en font une question des plus urgentes. La retarder, c’est continuer à se condamner à risquer sa vie tous les jours », écrivaient-elles. Leur lettre ouverte a circulé dans un grand nombre de vestiaires et reçu la signature de nombreuses joueuses des différentes divisions. « Le moment est venu pour la démocratie de rembourser cette dette ».
Auditionnée deux ans plus tôt, dans le cadre de l’examen d’une première proposition de loi rejetée par le Sénat, Mónica Santino soulignait déjà l’importance de la prise de parole des actrices du football féminin. « Parler de la dépénalisation de l’avortement depuis notre position de joueuses de football est très important. Parce qu’il est question de notre rapport à notre corps, de notre désir, de ce que nous voulons être. Le corps pensé uniquement pour la maternité est une vision très ancrée dans les quartiers populaires, parce qu’on y croit que la seule façon d’être une femme est d’être une mère; donc, si vous supprimez cet aspect, à partir du football et du féminisme, vous commencez à penser à plein d’autres choses. »
Le caractère de classe de cette revendication transpirait des manifestations. “Les riches avortent, les pauvres meurent” a été un des slogans marquants. Dans les quartiers populaires argentins, il n’est pas rare qu’une femme paye un avortement clandestin au prix de sa vie. « Si une femme qui décide, pour n’importe quelle raison, d’interrompre sa grossesse, n’a pas les moyens, elle n’a pas la possibilité de se rendre dans un lieu privé et payer pour. Il s’agit donc clairement d’un problème de santé publique », abondait Mónica Santino. Après les entraînements, La Nuestra propose d’ailleurs des temps de discussions pour aborder les questions concrètes des droits sexuels et reproductifs, des violences machistes ou encore de la prévention des grossesses chez les adolescentes. « Ce que nous faisons en tant qu’organisation, c’est accompagner celles qui décident de devenir mères et qui le souhaitent, ainsi que celles qui veulent avorter. Mais aussi avec le football et l’exercice du jeu, nous essayons, d’une certaine manière, de nous éloigner de l’idée que la seule chose qui fait de vous une femme est la maternité. […] Il s’agit de mettre la sexualité, notre désir et nos corps au premier plan et de ne pas les laisser nous tromper avec des discours hypocrites, avec de fausses morales. »
Sortir de l’invisibilisation. On ne peut pas rêver d’être ce dont on ne connaît pas l’existence. Une jeune fille aurait-elle pu rêver de participer à une Coupe du monde il y a 20 ans, alors qu’il était inimaginable de voir une femme jouer au football à la télévision? Aujourd’hui, les matchs des championnats locaux sont télévisés et les médias intègrent le football féminin dans leurs informations. Il y a des femmes reporters, journalistes sportives et streameuses qui se consacrent au football. Elles participent à égratigner cette hégémonie masculine au sein du journalisme sportif qui a contribué à nourrir et entretenir l’inégalité, la sous-estimation du sport féminin et son invisibilisation. »
“Nous voulons être écoutées”
Ce progrès social intervient dans une séquence de tensions entre les joueuses de la sélection nationale et l’AFA. Le football féminin est le parent pauvre du football argentin. En 2016, la sélection féminine avait même quasiment cessé d’exister. Les conditions de voyages et d’indemnisation des joueuses ont longtemps été indignes. Lors d’un déplacement en Uruguay en 2017, les joueuses ont été contraintes de dormir dans le bus. « Notre maison c’est le sol d’un aéroport, les draps ce sont nos vestes et l’oreiller nos chaussures. Pourquoi? Pourquoi tant d’indifférence? Qu’avons-nous fait de mal? Méritons-nous cela? Nous sommes acculées par un sentiment qui menace de supplanter le bonheur: l’impuissance », écrit notamment Aldana Cometti (dans son texte “Lo bailado”).
Malgré les effets d’annonce de Chiqui Tapia – président de l’AFA depuis mars 2017 – qui se vante d’être “le président de l’égalité des sexes”, les joueuses ne voient pas d’améliorations venir. A bout, les internationales entament une grève historique en septembre 2017 pour dénoncer la pénurie de moyens dans laquelle elles sont obligées d’évoluer. Elles la lèveront au moment de la Copa América 2018, disputée au Chili. Les joueuses ne renoncent pas à leur combat pour autant. Avant leur match contre la Colombie, les vingt sélectionnées posent la main derrière l’oreille. Massivement relayée sur les réseaux sociaux, la photo a fait le tour du pays, accompagnée de la légende “Nous voulons être écoutées”. Elles ne demandent pas la lune: des tenues d’entraînement, des indemnités de déplacement et le droit d’utiliser les terrains gazonnés de l’AFA.
Leur 3e place leur a donné le droit de disputer un match de barrage face au Panama, qui leur permettra de se qualifier pour le Mondial 2019, après douze années d’absence. Cette performance va renforcer la popularité de leur combat et porter l’attention sur les conditions des footballeuses du pays.
Le 10 juin 2019, l’Argentine marque un point historique en Coupe du Monde contre le Japon. L’image d’Estefanía Banini dribblant les joueuses japonaises avait même fait la une des journaux argentins. Diego Maradona y est aussi allé de son message de félicitations.
Les fruits d’années de travail et de lutte sont récoltés. L’importance du travail de formatrices renommées telles que Lorena Berdula, Bettina Stagñares, Verónica Fuster ou Roxana Gómez, tout comme l’immense travail social réalisé par Mónica Santino et La Nuestra Fútbol Feminista.
L’émergence de voix féministes, dans les médias ou la sphère universitaire, démontre qu’une autre façon de raconter et analyser le monde du sport féminin est possible. Elles doivent aussi affronter de concert le patriarcat et le capitalisme à travers la précarité de leurs conditions de travail. Porté par la vague féministe, en février 2019 des femmes salariées du Groupe Clarín ont mené une campagne victorieuse pour éliminer la rubrique « Diosas », en quatrième de couverture du journal Olé, proposant des photographies suggestives de femmes en bikini, en sous-vêtements ou posant avec le maillot d’un club de football comme seul vêtement, bref ne mettant en lumière les femmes qu’à travers la sexualisation de leur corps.
Macarena Sánchez et les paradoxes du professionnalisme
« Notre révolution, c’est de choisir un ballon plutôt qu’une poupée »
Cette qualification de la Selección a-t-elle convaincu les dirigeants de l’AFA de la nécessité sportive de professionnaliser son championnat féminin de 1ère division? Toujours est-il qu’en mars 2019, elle annonce son projet de professionnalisation du football féminin. Entre temps, l’histoire de Macarena Sánchez avait mis un coup de pied dans la fourmilière. Elle incarne le combat pour les droits sociaux des footballeuses. Tout a commencé le 5 janvier 2019, avant le début de la saison. La direction de son club, l’UAI Urquiza, l’avait informé qu’elle ne serait pas conservée pour la saison suivante, sans réelles raisons. Elle se lance dans une bataille juridique pour régulariser sa situation, et surtout être reconnue en tant que footballeuse professionnelle.
Dans un courrier, elle demande à l’AFA de sortir de son inaction. Pour alerter le public sur la précarité absolue des footballeuses argentines, Macarena Sánchez publie sur Twitter les sommes versées en guise de “salaire” à l’UAI Urquiza : 3000 pesos par mois, soit 10 euros. On parle là d’un des meilleurs clubs de football féminin en Argentine. Dans son élan, elle se lance seule à l’attaque de cet édifice solidement ancré dans le patriarcat. Mais elle ne renonce pas. « J’étais très triste et j’ai vraiment pensé arrêter le football. Mais après plusieurs échanges avec mes proches, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus accepter que les joueuses de football en Argentine soient systématiquement violées dans leurs droits en tant que travailleuses sportives pour la simple raison qu’elles sont des femmes. »
Macarena subvenait à ses besoins grâce à un emploi administratif fictif au sein du club, ce qui lui permettait de s’entraîner quasiment à temps plein. Dans un communiqué de presse, elle dénonce le salariat camouflé par l’UAI Urquiza. Rappelle les sombres heures de l’amateurisme marron. Cette pratique favorise bien entendu les dirigeants. « J’avais l’impression que pour obtenir des droits, je devais travailler trois fois plus dur et que ce que je faisais en tant que joueuse de football et en tant que femme n’était pas suffisant pour obtenir ce que je méritais », confiait Macarena Sánchez. Les conditions de déplacement qu’elle décrit sont d’un autre âge et font écho à celles dénoncées par les internationales en 2017. « Quand nous partions disputer la Copa Libertadores en Colombie, nous avions des vols avec deux voire trois escales, parfois de 12 heures. On dormait dans les aéroports. Et nous jouions toutes les 48 heures pour permettre à la Conmebol de faire des économies sur le logement et la nourriture. C’est inhumain. »
Être le visage de cette revendication n’est pas sans conséquence. La joueuse reçoit de nombreuses marques de soutien, dont celui de l’ex-présidente Cristina Kirchner. En contrepartie, elle reçoit aussi de nombreuses insultes et des menaces de morts. « L’obstacle principal et le plus fort est toujours le machisme », rappelle-t-elle. Elle dépose plusieurs plaintes et ne sort plus qu’équipée de son “bouton anti-panique” pour contacter la police en cas d’agression. L’annonce de la création du futur championnat professionnel est un soulagement. Mais Macarena Sánchez n’est pas dupe devant cette volte-face. « Ce fut une grande victoire mais malheureusement je reste persuadée que ce ne fut pas par conviction, mais par obligation. »
Un mois plus tard, la joueuse qui a été entre-temps recrutée par San Lorenzo, signera avec quatorze de ses coéquipières, le premier contrat professionnel de l’histoire du football féminin argentin. Il avait fallu attendre la seconde moitié des années 1980 pour voir la création d’une Fédération argentine de football féminin, 1991 pour qu’un championnat réservé aux équipes féminines soit lancé et donc 2019 pour qu’un statut professionnel ne voit le jour. L’accusation publique lancée par Macarena Sánchez a été fondamentale pour que l’AFA reconnaisse la discipline comme professionnelle, en garantissant le paiement d’abord huit contrats par équipe, puis quinze aujourd’hui, pour chaque club de première division féminine.
L’injection d’argent et quelques contrats individuels gérés par une poignée de clubs n’ont pas suffi: le principal championnat n’est encore que semi-professionnel, sans droits télé et avec une majorité de joueuses amateurs26. Cet accord – qui intervient près de 90 ans après les hommes – reste une conquête symbolique et les salaires annoncés en 2019 n’excédaient pas 15 000 pesos, soit 300 euros par mois. Un salaire de base équivalent à celui d’un joueur de Primera C, la quatrième division. Malgré tout, c’est un début dont il ne faut pas négliger la portée. « C’est une réussite collective. Il ne serait pas juste que quelqu’un s’approprie la victoire. Nous nous sommes tous battus pour cela et pour plus encore », déclare Paula Ojeda, avocate et directrice du département de lutte contre les violences sexistes du Vélez Sarsfield27. Elle réagissait là aux propos de Chiqui Tapia qui, suite à l’annonce de la professionnalisation, a voulu se tirer la couverture et s’ériger en porte-drapeau de l’inclusion et de l’égalité entre les sexes. Dans le processus de professionnalisation du football féminin dans notre pays, Chiqui Tapia a su surfer sur la vague du mouvement féministe qui inondait toutes les institutions et se positionner comme le leader du projet dans le football argentin au détriment de la lutte de toutes les femmes qui, depuis des années, travaillent sans relâche pour soutenir et améliorer la discipline dans notre pays.
« Le mouvement féministe nous a permis de nous faire entendre », appuie Gabriela Gartón, gardienne de but internationale, par ailleurs chercheuse en sociologie et auteure du livre Guerreras. Fútbol, mujeres y poder. Née aux États-Unis, lorsqu’elle découvre sur le tard le football féminin en Argentine, elle est frappée par tous les problèmes qui le traversent et par l’irrémédiable fossé qui le sépare du football masculin. Soucieuse de mieux analyser la situation, elle a décidé d’en faire un objet d’étude. Aldana Cometti, arrière centrale de la sélection, l’exprimait en ces termes lors de la conférence de presse précédant leur début dans le Mondial 2019 : « Les revendications en valaient la peine, car nous sommes à 24 heures de réaliser un rêve. Pour nous, les femmes, le football a toujours été au relégué second plan: nous devions travailler pour gagner notre vie. Aujourd’hui, heureusement, je peux jouer et m’y consacrer pleinement, je peux gagner un salaire et dédier tout mon temps à faire ce que j’aime le plus. Le fait d’être ici me rappelle l’époque où je courais du travail à l’entraînement.28» La question posée par certaines observatrice, c’est “est-il possible de construire une nouvelle identité footballistique à partir de ces conquêtes ?”
A l’image de l’engouement suscité un peu partout par la Coupe du Monde 201929, la qualification de la Selección a également boosté la médiatisation du football féminin argentin. Publications de livres et retransmissions des matchs participent à doper la notoriété des joueuses qui sont de plus en plus sollicitées pour associer leur image à différentes marques. Autre signe que le vent a tourné : avant de décoller pour la France, le président Mauricio Macri30 est venu les saluer sur la piste de l’aéroport d’Ezeiza. Il est devenu de bon ton pour la communication gouvernementale d’appuyer les filles de la sélection nationale.
L’avènement du professionnalisme provoque logiquement des doutes sur le fait que le football féminin puisse rester à l’abri de certains vices du football masculin. « Il est intéressant de réfléchir à la “contamination” du football argentin. C’est un terme qui a également été utilisé dans certaines discussions entre des responsables qui disaient que l’aspect amateur donnait de la pureté au football féminin et le protégeait des mauvais côtés du football masculin », explique Gabriela Gartón qui pense notamment aux phénomènes de violence dans les stades31. Pour l’universitaire Nemesia Hijós et l’auteure Analía Fernández Fuks, les progrès sociaux du football féminin vont le confronter à de nouveaux enjeux qui risquent de l’aseptiser pour mieux le vendre. « Dans la lutte pour de meilleures conditions, des intérêts hétérogènes sont en tension: ceux des joueuses pour être considérées comme des professionnelles et des travailleuses légitimes; ceux des organisations et des États pour établir des lignes directrices sur ce que devrait être le football féminin; ceux du marché pour uniformiser les femmes en les soumettant à des modèles hétéronormés sur ce que devraient être les joueuses de football. L’image d’un sport de “lesbiennes” ou de “garçonnes” n’a pas sa place ici.32»
Cette meilleure couverture médiatique est encore très loin de l’omniprésence du football masculin dans le quotidien des Argentins. Le chemin vers l’égalité est encore long. Mais, à l’heure où le potentiel économique du football féminin suscite de plus en plus d’appétit, cette égalité ne doit pas être pensée à n’importe quel prix, ni mettre le doigt dans l’engrenage de la marchandisation. Les activistes du football féministe sont là pour tirer la sonnette d’alarme, même si la tâche est ardue et que la logique veut que le football professionnel féminin mette un fossé entre lui et le football populaire. Si elle reconnaît l’importance pour les femmes de pouvoir vivre du football, Mónica Santino voit aussi les limites de la tendance à vouloir s’étalonner sur les standards des hommes: « Qui ne voudrait pas gagner le même salaire que Messi ? Mais est-ce que c’est notre but, au fond ? Beaucoup de femmes veulent simplement pouvoir vivre du football et ne pas devoir travailler en parallèle pour financer leur passion.»

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