Premier footballeur africain à avoir parlé publiquement de son homosexualité et figure de proue des African Pride Games, Phuti Lekoloane est reconnu comme un pionnier dans la défense d’un sport plus inclusif et égalitaire pour les personnes LGBTQIA+. Avec sa fondation, l’ancien gardien de but du Tornado FC, en 3e division, entend les aider à ne plus avoir peur d’assumer leur identité sexuelle.
“Je pense être le seul footballeur africain à avoir révélé publiquement son homosexualité”, avait déclaré Phuti Lekoloane à la BBC News Africa en 2019. Des années plus tard, c’est toujours le cas, à la différence près qu’il est aujourd’hui considéré comme l’une des principales figures de la visibilité LGBTQIA+ dans le football africain. “La plupart des gens voient la version bruyante et intrépide de moi-même. Celle qui milite sans relâche, qui pousse toujours les choses à avancer. Mais ce que beaucoup ignorent, c’est à quel point je suis profondément sensible. Je porte en moi chaque histoire que j’entends, chaque injustice dont je suis témoin, de manière très personnelle. Je ne me bats pas seulement pour la visibilité ; je me bats parce que je sais combien il est difficile de se sentir invisible”, a-t-il témoigné.
Les athlètes LGBTQIA+ sont peu nombreux à s’exposer en général. Sur le continent africain, où l’homosexualité est encore largement criminalisée, beaucoup estiment qu’une telle démarche comporte davantage de risques que de bénéfices. L’Afrique du Sud fait pourtant partie des exceptions en matière de droits des minorités sexuelles. Les relations entre hommes y sont dépénalisées depuis 1998, tandis que les relations entre femmes n’y ont jamais été interdites par la loi. Mais cette législation plus progressiste n’empêche pas les violences homophobes d’être répandues. “Il y a beaucoup de footballeurs gays, mais ils ont peur de faire leur coming out”, assure Phuti.
Ce n’était pas un secret, ça n’avait juste pas été rendu public
Le monde du football reste profondément empreint de sexisme, de virilisme et d’hétéronormativité. Ce n’est pas un cadre propice à la libération de la parole. “J’essaie de créer un espace sûr pour eux en prenant la parole. Depuis le premier jour, je suis l’agneau sacrificiel”, assume encore Phuti Lekoloane. C’est un combat mené qu’il mène en solitaire. “Je n’ai personne sur qui m’appuyer. Aucune organisation vers laquelle me tourner quand je vais mal. Je suis mon propre héros. Parfois, cela me détruit parce que c’est moi qui encaisse tous les coups. Mais j’ai fait le serment d’être ce sacrifice.”
Natif d’un township rural près de Polokwane, Phuti Lekoloane a fait son coming out en décembre 2015. Mais ce n’est que sept mois plus tard, après une interview sur la radio Metro FM, que cela a eu une résonance réellement publique. “J’en avais assez de m’effacer pour m’intégrer dans un domaine que j’aimais. Mon parcours ne m’appartient pas seulement: c’est une fissure dans le mur par laquelle d’autres peuvent passer”, explique celui qui milite en première ligne pour tous ceux qui ne peuvent pas parler. Il le reconnaît aussi, cela n’a pas toujours été bien accueilli dans le milieu: “Même certains sportifs homosexuels ne sont pas à l’aise en ma présence à cause de la manière très visible dont je défends la représentation queer dans le football.”
“Il avance pieds nus dans une forêt d’épines afin que les générations futures puissent emprunter sans difficulté le chemin qu’il a ouvert au prix de nombreuses souffrances”, image le journaliste Njabulo Ngidi dans un article du média New Frame en 2019. La douloureuse expérience de l’homophobie, Phuti n’a pas attendu de faire son coming out pour la vivre. Dès l’enfance, il fait face aux violences. “Je ne ripostais pas, parce que cela aurait fini encore plus mal. Je devais supporter les coups pour survivre”, raconte-t-il dans une interview. Une force qu’il tire aussi de ne jamais avoir mis en place de stratégie pour dissimuler son homosexualité. Ce n’était pas un secret. Il ne l’avait juste pas encore rendue publique.
“Je n’ai jamais vraiment été dans le placard. En 2016, une légende du football a demandé sur Facebook si l’Afrique du Sud était prête à avoir des footballeurs gays, et j’ai saisi cette occasion pour faire mon coming out auprès du grand public”. S’il reçoit le soutien de sa famille et de quelques coéquipiers, les attaques homophobes sont nombreuses. “Je ne compte plus le nombre de fois où l’on m’a demandé: “Tu vas vraiment partager le vestiaire et prendre ta douche avec nous?” Ma réponse est toujours restée la même: si vous n’êtes pas à l’aise avec vous-mêmes, ce n’est pas mon problème. Si vous ne voulez pas vous doucher en ma présence, libre à vous. Moi, je vais me doucher parce que je suis confiant et bien dans ma peau.”
Refuge au Tornado FC
Certains adversaires tentaient d’utiliser son homosexualité contre lui afin de le déstabiliser psychologiquement avant les matchs. “J’ai transformé tous ces commentaires en motivation”, explique Phuti. “Vous savez ce qu’on dit: pour être gardien de but, il faut être soit fou, soit gay. Moi, je suis gay! Tout ce que j’ai vécu m’aide à gérer les critiques.” Mais arrive le moment où l’homophobie atteint un seuil l’insupportable. “Un de mes coéquipiers, sous les couleurs des JDR Stars, a dit que si j’étais capable d’avoir des relations sexuelles avec un autre homme, alors j’étais aussi coupable qu’un meurtrier. Cela m’a détruit petit à petit. Je n’en avais jamais parlé auparavant. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai quitté ce club.”
Phuti Lekoloane n’a pris conscience de son potentiel qu’à l’âge de 17 ans, alors qu’il jouait pour le Highlands Park FC, à Johannesbourg. Sa carrière sera aussi une histoire de rencontres déterminantes, à commencer par la légende des Bafana Bafana, John “Shoes” Moshoeu, vainqueur de la Coupe d’Afrique des Nations 1996, à qui il doit son surnom de “Phuti Minaj”. Lekoloane raconte comment l’international sud-africain, décédé en 2015, l’a aidé à prendre confiance en lui: “Tu es quelqu’un de spécial. On ne rencontre pas des personnes comme toi tous les jours. Tu as une histoire à raconter. Même si tu ne réussis pas dans le football, quelqu’un réussira grâce à toi.” En hommage, Phuti prendra le numéro 91 qui était celui de Moshoeu à Kaizer Chiefs.
Après son départ des JDR Stars, le Tornado FC lui tendra la main. Il y trouve plus qu’une nouvelle équipe: un nouveau foyer. Il y rencontre Yanga Nyobo, manageuse de l’équipe et elle-même lesbienne. “Je lui ai dit: “Fais-moi confiance. Tu trouveras ta place ici. […] Ta sexualité ne posera aucun problème. Personne ne te jugera”, raconte-t-elle. Dans ce club qui revendique d’accueillir les gens “quelle que soit leur origine, leur religion ou leur sexualité”, Phuti Lekoloane allait pouvoir être lui-même sans avoir à se cacher. Dans les cages du Tornado FC, il est le numéro un incontesté. Au poste le plus exposé dans le football, il est loué pour sa capacité à supporter la pression et à rassurer sa défense. “Avec tout ce que j’ai vécu, être insulté après une erreur n’est rien comparé à ce que j’ai dû traverser pour arriver jusqu’ici”, rappelle-t-il.
L’assassinat de Siphiwo “Mawawa” Nyobo, père de Yanga et président du Tornado FC, en avril 2019, a été un épreuve terrible pour Phuti. “J’ai eu l’impression de perdre une partie de moi-même. J’ai perdu quelqu’un qui croyait en moi. C’est lui qui me disait de ne jamais me censurer et de rester fidèle à moi-même. Il pensait que j’avais beaucoup à apporter au football. Il me traitait comme l’un de ses fils. Jamais il ne m’a traité différemment parce que j’étais gay.” Quelques mois plus tard, le club a été placé en liquidation judiciaire. Phuti poursuivra sa carrière au Makapanstad Romans FC, toujours en 3e division. Mais le cœur y est de moins en moins. Ses prises de position en font une persona non grata dans les divisions supérieurs.
“J’ai été rejeté à cause de ma sexualité. On a ignoré mon talent en me réduisant à mon orientation sexuelle. Je ne pense pas avoir eu une chance équitable dans le football, mais c’est du passé. Je me concentre maintenant sur la création d’une plateforme pour les jeunes footballeurs gays. Ce n’est plus de moi qu’il s’agit, mais de ceux qui arrivent après.”Avec le recul, Phuti Lekoloane porte un regard lucide sur la situation: “D’une certaine manière, je suis reconnaissant que ces portes se soient fermées, parce que j’aurais été réduit au silence par les clubs et j’aurais vécu dans le mensonge.” Il conclut: “Je me suis déjà accepté tel que je suis.”

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