Quand la fédération norvégienne s’opposait au football féminin: une interdiction sans décret

Le blog Éducation populaire et Refondation du football – tenu par une ancienne joueuse de football et un sociologue qui militent pour un football démocratique, populaire et émancipateur – consacre une série d’articles aux conditions dans lesquelles le football féminin est apparu. Aujourd’hui une des nations les plus avancées en matière d’égalité de traitement, la fédération norvégienne y a d’abord été très hostile.

L’histoire des débuts du football féminin en Norvège est moins celle d’un club mythique ou d’une joueuse célèbre que celle d’une hostilité institutionnelle tenace de la part de la Norges Fotballforbund (NFF). Contrairement à l’Angleterre qui édicte une interdiction officielle en 1921, la fédération norvégienne pratique une stratégie de blocage silencieux: elle n’interdit jamais formellement, mais rend la pratique impossible. Pour comprendre cette spécificité norvégienne, il faut comparer les politiques fédérales: la Suède, voisine pourtant, a connu une trajectoire très différente, avec une institutionnalisation plus précoce du football féminin.

Les années 1920-1930: une opposition idéologique radicale

Dès les années 1920, la NFF impose une opposition de principe au football féminin. Les rares initiatives qui émergent se heurtent à un refus systématique. Les femmes qui jouent au football sont jugées “indécentes”, et la presse sportive de l’époque affirme que le football “est et restera un sport viril”.

Le premier match de football féminin en Norvège a lieu à Oslo en 1928, devant plus de 4 000 spectateurs. Organisé dans le cadre d’une œuvre de charité, ce match réunit quatre équipes locales. La célèbre patineuse Sonja Henie (triple championne olympique en 1928, 1932 et 1936) y participe même. Mais cet événement reste une exhibition, pas le début d’une structuration durable.

L’argument pseudo-médical: l’arme des fédérations

La NFF justifie son opposition par un argument récurrent à l’époque: le football nuirait à la capacité des femmes à enfanter. C’est exactement le même discours que celui tenu par la FA anglaise en 1921, et plus tard par le régime nazi en 1936. La fédération norvégienne va plus loin en interdisant les “show-kamper” (matchs d’exhibition), jugés “contraires à la décence”.

Le cas emblématique: l’IF Fløya (Tromsø, 1931)

L’histoire de l’IF Fløya à illustre parfaitement la situation. En 1931, la section féminine a besoin d’argent pour acheter un drapeau. Elles décident d’organiser un match pour récolter des fonds. Pour être “du bon côté”, elles demandent l’autorisation à la NFF. La réponse n’arrive jamais à temps.

Le match a lieu quand même, devant une foule nombreuse et enthousiaste. Les joueuses portent des pantalons de survêtement et des chaussures à crampons. Tout le monde s’amuse. Mais quelques jours plus tard, la réponse de la NFF tombe, sans ambiguïté: “Non seulement c’est indécent, mais les femmes pourraient aussi se blesser d’une manière qui les empêcherait d’avoir des enfants. Fløya ne doit pas autoriser les femmes à jouer au football.”

L’argument est médical, l’interdiction est claire. Le club obtempère. Le rêve s’éteint.

Une hostilité généralisée

Le cas de Fløya n’est pas isolé. On trouve des traces de matchs féminins dans les années 1930 à Hamar, à Kapp, à Klepp. Mais tous ces clubs disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus. L’absence de bienveillance de la fédération, le manque d’adversaires, et la pression sociale ont raison de ces initiatives.

Même au sein du mouvement ouvrier (l’Arbeidernes Idrettsforbund, AIF), pourtant plus progressiste, le football est jugé “trop viril” pour les femmes. Les mentalités de l’époque ont leurs propres limites.

Des soutiens individuels, mais un blocage institutionnel

Il faut nuancer: tout le monde n’était pas contre. Des joueurs masculins soutiennent les femmes, aident à organiser des entraînements. Certains journalistes écrivent des articles positifs. Mais ces bonnes volontés ne peuvent rien face à l’inertie d’une fédération qui refuse d’affilier les clubs féminins, de leur fournir des terrains, des arbitres, une quelconque reconnaissance.

Le tournant des années 1970: la fin d’un interdit

Il faut attendre la fin des années 1960 et la pression des joueuses elles-mêmes pour que la situation change. L’équipe nationale norvégienne féminine disputera son premier match officiel le 7 juillet 1978 contre la Suède. En 1970, des clubs pionniers (BUL, Amazon Grimstad) organisent les premiers matchs reconnus. En 1978, la NFF organise la première Coupe de Norvège féminine. L’interdit tacite, long de près d’un demi-siècle, prend fin.

Une spécificité norvégienne

Ce qui distingue la Norvège de l’Angleterre ou de l’Allemagne nazie (interdiction en 1936), c’est que la NFF n’a jamais eu besoin d’écrire une règle. Son silence et son hostilité ont suffi à décourager les initiatives et à maintenir les femmes à l’écart des terrains. Une “interdiction sans décret” qui a freiné le développement du football féminin norvégien pendant des décennies.

Ce n’est qu’à partir des années 1970 que la fédération, rattrapée par les évolutions sociales, a dû céder – avant de devenir, des décennies plus tard, un modèle en matière d’égalité salariale. Dès 2017, la Norvège s’est imposée comme un précurseur: la NFF a été l’une des premières fédérations à aligner les primes de ses équipes nationales féminines et masculines, avant même les États-Unis (2022) ou l’Espagne (2023). Une avance remarquable pour un pays qui avait si longtemps opposé une fin de non-recevoir au football des femmes.

Sources:

L’institutionnalisation du football féminin au crible des politiques sportives fédérales: Suède-France, « on refait le match » (XXe-XXIe siècles), Audrey Gozillon et Jean Bréhon (2024)

Euro 2022 : Le combat pour l’égalité salariale entre femmes et hommes avance, mais très doucement, William Pereira, 20 Minutes (2022)

Norway women’s national football team, Wikipedia

Henie Sonja (1912-1969), Universalis

Sonja Henie’s Ice Age, Laura Jacobs (2014)

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