Le football chilien dans la tempête insurrectionnelle

En quelques jours, les rues des principales villes chiliennes se sont embrasées. Depuis le 17 octobre, la capitale a vécu au rythme des barricades et des émeutes. Une explosion sociale inédite depuis la fin de la dictature. L’état d’urgence a été décrété et plusieurs footballeurs sont sortis de leur réserve. 

Le bilan s’élève à 18 morts, près de 250 manifestants blessés et environ 2200 personnes arrêtées. L’étincelle qui a mis le feu aux poudres ? L’annonce de la hausse du prix du ticket de métro, dans un pays où la pauvreté s’est creusée et que le coût de la vie s’est envolé. Eau, électricité, éducation, santé, transport : tout est trop cher pour un nombre de plus en plus important de Chiliens, massivement endettés. Le résultat de trente années de mesures libérales agressives.

Il est toujours intéressant, en temps de mouvement social majeur, d’en observer l’impact sur le monde du football et la réaction de certains de ses principaux acteurs. Plus le mouvement est intense, plus il est difficile de se cacher derrière son petit doigt. Le silence en devient assourdissant. Aucun club ne s’est par exemple exprimé au plus fort des affrontements. « Ils sont dans le camp des oppresseurs, et c’est pour ça que de nombreux joueurs ont peur de s’exprimer » assure au média argentin El Furgón, un joueur qui a préfèré garder l’anonymat.

Qui prétend faire du foot sans prendre position?

« Je demanderais à mes coéquipiers : qu’avons-nous fait ces deux dernières années pour que les prix soient équitables ou que le football féminin bénéficie des mêmes conditions que le football masculin ? » Jean Bauséjour.

Car si le sport capitaliste et institutionnel se présente hypocritement neutre et extérieur à la mêlée sociale, celle-ci, quand elle déborde des cadres, ne tarde jamais à ébranler la routine des compétitions de haut niveau. On l’a vu par le passé avec les émeutes de Tottenham ou plus récemment avec le mouvement des Gilets Jaunes en France. De la même, le championnat chilien n’a pu suivre son cours normal comme s’il ne se passait rien dans la rue. « Nous sommes en guerre » a déclaré le président conservateur Sebastian Piñera, adoptant une rhétorique martiale pour instaurer l’état d’urgence vendredi 18 au soir, sacrifiant au passage la 25e journée de championnat, intégralement reportée à une date ultérieure.

Du côté des footballeurs chiliens, plusieurs attitudes ont été adoptées, allant des déclarations sur les réseaux sociaux ou dans les médias à la participation aux manifestations comme Iván Morales, jeune attaquant de Colo Colo, et Ignacio Saavedra, dit Nacho, jeune espoir du CD Universidad Católica. Le gardien de but Claudio Bravo s’est aussi solidarisé des manifestants: «Ils nous ont privatisé l’eau, l’électricité, le gaz, l’éducation, la santé, les retraites, les médicaments, les routes, les forêts, le sel d’Atacama, les glaciers, les transports. Et quoi encore ? Ça ne suffit pas ? Nous ne voulons pas un Chili pour quelques-uns, nous voulons un Chili pour tous. Basta ». Parmi la génération dorée qui a remporté le doublé historique en Copa America (2015 et 2016), on a pu aussi voir Gary Medel et Arturo Vidal qui, tout en soutenant les revendications du peuple, appellent à ce que la tension retombe. Ou bien encore dans le même registre, Marcelo Díaz appeler à ne pas “agresser” les policiers, ce qui lui a valu une volée de critiques sur les réseaux.

Pas étonnant de retrouver Jean Beauséjour, l’ex-international qui défend la lutte des Mapuches pour la défense et la récupération de leurs terres, en pointe du soutien à la révolte sociale. «Plusieurs de me ex-coéquipiers ont choisi la voie du discernement et de l’apaisement. J’ai du mal à lancer cet appel. Je trouve même égoïste de mettre en cause la façon dont les gens manifestent ». Quant à l’état d’urgence mettant des milliers de militaires aux coins des rues – ce qui n’a en rien endigué la détermination des manifestants – il en souligne le lourd sens historique. « L’armée, je l’associe aux heures les plus sombres de l’histoire du Chili, les voir dans la rue me fait peur comme à beaucoup de gens » a-t-il témoigné dans une interview radio. A l’époque, ils n’étaient pas beaucoup, les footballeurs comme Carlos Caszely à avoir tenu tête au Général Pinochet. Face au président Piñera et à sa clique, ils sont un peu plus nombreux. L’international Eugenio Mena a aussi puisé dans la mémoire socialiste du pays pour manifester pour son soutien à la révolte, en publiant une photo d’Allende avec la citation suivante : « Ils vous ferons croire que vous avez tord. Défendez-vous ! »

Le footballeur et la goutte d’eau

« En tant que Chilien j’ai honte que les membres du Congrès et les ministres soient payés 10 ou 15 millions de pesos. Je ne leur verserais que la moitié et distribuerais le reste aux hôpitaux et à tout ce qui est utile. Les lois qu’ils édictent sont à leur seul bénéfice. » Nicolás Maturana.

Et certains n’ont pas attendu la récente révolte pour monter au créneau. C’est le cas de Nicolás Maturana, milieu offensif du CD Universidad de Concepción, qui est pris vertement à la classe politique. « Le problème du ticket, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Comme ils ne travaillent qu’une heure, les ministres et les députés ne s’intéressent pas aux autres et disent beaucoup de stupidités. » Ce n’est pas la première fois que Nicolás Maturana prend à partie les élites dirigeantes du pays. Lui-même ancien gamin placé en foyer, il avait qualifié « d’ordure » le service étatique de protection de l’enfance, l’accusant de faire du profit sur le dos des enfants en souffrance. Ou encore en mars dernier, il avait profité de l’interview d’après-match pour critiquer le gouvernement et son plan de remplacement obligatoire des compteurs électriques par des compteurs intelligents, type Linky, à la charge des gens. Déclarant que cette opération revenait à « voler les pauvres », dans un contexte où l’augmentation du prix de l’électricité atteint déjà entre 10 et 19 % selon les endroits.

Ces derniers jours, un cliché circulant dans les médias montre le milieu de terrain Nacho Saavedra parmi les manifestants, un sweet à capuche noir sur la tête et un grand sourire aux lèvres. Probablement lors de la manifestation du samedi 19 octobre dernier. Jour où Nacho Saavedra aurait du être en train de se préparer à affronter Colo-Colo pour le compte de cette 25e journée de championnat, reportée. Si sur le terrain le joueur de 20 ans dit s’inspirer du milieu barcelonais Sergi Busquets, il admettait dans une récente interview aussi se reconnaître dans les prises de position de Jean Beauséjour et Nicolás Maturana.

Les barras bravas unies dans la rue

Qu’y a-t-il de surpenant aussi de voir les groupes de supporters les plus populaires du pays, rivaux dans les stades, s’allier dans la rue? Au moment du Printemps arabe en Egypte, des ultras du Zamalek côtoyaient ceux d’Al-Ahly, en Grèce lors de l’insurrection de Décembre 2008, des fans antifascistes du Panathinaïkos affrontaient la police aux côtés de ceux de l’AEK. Ainsi la Garra Blanca Antifascista de Colo-Colo tout comme le groupe Los de Abajo du CF Universidad de Chile, ont appelé à participer à la révolte et aux grèves. « Ne travaille pas, ou si tu travailles, fais le mal. Défend le petit-commerce et attaques les symboles du néo-libéralisme… Monte une barricade et défend la. Vole les riches et organise-toi avec les pauvres. Sabote ton lieu de travail…  » Cet appel offensif de la Garra Blanca Antifascista est l’illustration d’un ancrage populaire fort. Un grand nombre de supporters font partie de cette classe qui souffre au quotidien des violentes mesures économiques prises au Chili depuis plusieurs années.

La structure regroupant les socios du club de Colo-Colo, différente de la société capitaliste qui possède le club, a d’ailleurs publié un communiqué sans ambiguité. « Nous sommes solidaires des millions de personnes affectées par une nouvelle hausse du prix des transports publics dans la capitale et nous exprimons notre dégoût au fait que l’unique réponse des autorités soient la répression envers ceux qui se mobilisent contre cette mesure ».

Les dernières nouvelles annonçaient un ton nettement adouci de la part de Piñera et des mesures immédiates pour éteindre ce que les médias locaux appelle “l’explosion sociale”. La preuve qu’une révolte insurrectionnelle peut porter ses fruits. Mais est-ce que les 20% d’augmentation du minimum vieillesse ou le gel des tarifs d’électricité vont suffire à faire rentrer à la maison ce mouvement qui aujourd’hui, lancé comme une fusée, demande beaucoup plus que ça?

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