Quatre ans après le drame du Heysel, où les hooligans de Liverpool avaient été pointés du doigt, le gouvernement Thatcher va se servir de cette tragédie, où 97 supporters ont perdu la vie, pour porter un sérieux coup répressif aux supporters les plus radicaux. Cette instrumentalisation et les mesures prises en réaction ont accéléré la restructuration libérale du football anglais et la bascule dans l’ère du football moderne.
Il aura fallu attendre le 26 avril 2016, soit 27 longues années pour l’ensemble de la communauté des fans de Liverpool, pour voir la Justice anglaise rendre un verdict concernant la catastrophe d’Hillsborough, survenue le 15 avril 1989. Deux supporters décèderont après plusieurs années de coma, portant le nombre total à 97 victimes, dont la grande majorité sont mortes écrasées. On dénombrera aussi 766 blessés. Ce devait être une fête pour les fans de Liverpool, venus nombreux à Sheffield pour assister à cette demi-finale de Cup face à Nottingham Forest.
Hillsborough, Sheffield, 15h06
Le coup d’envoi du match vient d’être donné et de nombreux supporters des Reds, en retard à cause des embouteillages, sont entassés aux abords de la tribune Leppings Lane End. Située côté ouest du stade Hillsborough, elle semble bien trop petite pour la foule qui continue d’affluer. La police du comté a décidé d’ouvrir une autre entrée pour fluidifier le passage. Mais l’accès en question mène aux gradins inférieurs (blocs 3 et 4) qui sont déjà surpeuplés, alors qu’il reste de la place à d’autres endroits. La pression exercée depuis les tunnels par plusieurs centaines de supporters compriment ceux déjà installés contre les grilles. Le même type de grilles installées quatre ans auparavant dans les stades britanniques. Il s’agissait alors d’une réponse sécuritaire au drame du Heysel, survenu le 29 mai 1985. Censé empêcher les envahissements de terrain et les déplacements entre les tribunes, le dispositif met littéralement les supporters en cage.
Alors que le match est commencé depuis 6 minutes à peine, de nombreux appels au secours se font entendre depuis la tribune située derrière les buts de Bruce Grobbelaar. Le gardien des Reds exhorte alors les policiers à ouvrir les grilles. Des dizaines de supporters escaladent pour éviter d’être écrasés, mais beaucoup ne peuvent plus bouger. Dans la tribune, c’est l’asphyxie. On comprend vite qu’il y a des morts. Les flics tardent à réagir pour libérer les supporters de ce cercueil géant. Les journalistes continuent de prendre des photos. Certaines, terrifiantes, montrent des fans suffoquant, comprimés contre les grilles. Nombre de ces supporters qui ont pu s’extirper prodigueront les premiers soins aux victimes sur le bord de la pelouse. Face à l’ampleur du désastre en train de se dessiner, l’arbitre stoppe rapidement la rencontre.
30 years later
La police, directement responsable de l’orientation de la foule vers la tribune surchargée, a cherché à se défausser en pointant du doigt l’indiscipline des supporters. On apprendra plus tard que les policiers ont retouché les procès-verbaux pour minimiser leur implication. Leur version sera goulument relayée par The S*n, tabloïd dégueulasse. Dans un dossier publié quatre jours après le drame, les supporters de Liverpool sont décrits comme des ivrognes qui en ont profité pour faire les poches des victimes. Cette insulte publique n’a toujours pas été digérée et ne le sera jamais. Le journal est depuis largement boycotté à Liverpool.
Même si cette manipulation des faits n’a jamais vraiment convaincu, il aura fallu attendre 2009 pour que soit mise en place une commission d’enquête indépendante, chargée d’étudier minutieusement le déroulement du drame. Le rapport de 450 000 pages est rendu public en septembre 2012. Il est accablant pour les autorités policières de l’époque. Il provoquera les excuses publiques du premier ministre David Cameron et l’ouverture d’une nouvelle enquête. Elle conclura à la responsabilité de la police, coupable “de graves négligences”, et disculpera les supporters. C’est un soulagement pour les proches des victimes et la communauté du Liverpool FC, même s’il arrive bien tard.
Ces résultats, ainsi que ceux de l’opération “Resolve”, chargée de déterminer s’il y a des responsabilités individuelles, ont réuni suffisamment d’éléments pour qu’un procès pour homicide involontaire ait lieu. Il s’est ouvert le 14 janvier 2019 au tribunal de Preston. Responsable des forces de police durant ce funeste 15 avril 1989 à Hillsborough, David Duckenfield est le principal accusé. Un premier verdict, rendu en avril 2019, l’acquittera. Drôle de cadeau d’anniversaire pour les 30 ans du drame. Quelques mois plus tard, cette décision sera confirmée en appel, traduisant le refus farouche, mais pas surprenant, de la justice anglaise de faire payer les responsables policiers.
Rapport Taylor
Un premier rapport, censé établir les causes de la tragédie d’Hillsborough, avait été commandé par Thatcher au “Lord of Justice”, Peter Taylor. La version définitive a été publiée en janvier 1990. Depuis les années 20, c’est le neuvième rapport portant sur la sécurité des stades et leurs abords. Taylor ne s’en doute peut-être pas mais certaines préconisations de son rapport vont jouer un rôle central dans l’avènement du football moderne. Après le Heysel, l’UEFA avait déjà annoncé sa volonté de supprimer les “terraces”, ces tribunes populaires où on assiste au match debout, plus bruyantes, plus festives et moins faciles à encadrer.
Le Rapport Taylor recommande alors un vaste plan de rénovation des stades, afin de les équiper intégralement de places assises pour la saison 94/95. C’est une de ses 76 recommandations pour “sécuriser” les stades et porter un coup fatal au hooliganisme. Même si Taylor estime que le prix des billets doit rester abordable, ce plan de rénovation coûteux – plus d’un milliard de livres – va être le prétexte à une gentrification express et à l’exclusion des supporters les plus pauvres. Il faut ajouter à ce contexte le durcissement répressif, avec le “Football Spectators Act” de 1989. Des mesures d’interdictions de stade vont être prononcées à la pelle.
Aujourd’hui encore, seuls les mémoriaux d’Anfield Road et d’Hillsborough, ainsi que les hommages annuels rendus par les supporters de Liverpool, rappellent à tous la tragédie et honorent le souvenir des victimes. Liverpool n’a plus jamais joué un 15 avril. La demande de justice des familles des victimes ne sera jamais satisfaite au sens espéré. Mais le peuple de Liverpool a toujours su dans cette histoire qu’il ne pouvait compter que sur lui-même. Durant plus de vingt-cinq ans, la communauté des Reds dut faire face aux soupçons et aux accusations sordides. Les conclusions des enquêtes ont au moins rétabli cette évidence: les fans des Reds, hooligans ou simple supporters, ne sont en rien responsables de ce qui s’est passé ce jour-là. Mais il reste une cicatrice qui ne se refermera jamais.

Poster un Commentaire