Après 2021, Les espoirs permis du football populaire

Banderole des supporters de La Corogne le 26 septembre 2021. (©Sara Gutiérrez)

Même si en France la sauce n’a pas encore vraiment pris, dans les pays voisins plusieurs clubs sont les vitrines d’un football engagé socialement, transparent et démocratique dans sa gestion, et de plus en plus performant sur le plan sportif. En 2021, plusieurs caps ont été franchis.

Malgré une somme d’incertitudes, le contexte sanitaire n’a pas freiné l’essor du football populaire dont le modèle semble séduire de plus en plus de monde. Ce football où les fans sont les réels décideur ne cesse de progresser. Une dynamique à prendre très au sérieux à mesure que certains s’approchent de l’élite.

C’est le cas par exemple du PAC Omonia “29 mai”, créé en 2018 par des supporters de l’AC Omonia – notamment des ultras issus de la puissante Gate 9 – en protestation avec la direction prise par leur club. Aujourd’hui, le PAC Omonia est un de ces “fleurons” du football populaire européen. Fort d’une base sociale conséquente, le club de Nicosie n’a pas trainé en chemin et a atteint la 2e division chypriote à l’issue d’une troisième montée en trois saisons, revenant sur les talons du club historique. Une réussite qu’il faut parvenir à gérer. Son objectif à court terme reste toutefois de se maintenir et s’installer dans la division, sans se brûler les ailes. Malgré un gros passage à vide à partir du mois de novembre – avec six défaites de rang et aucun but marqué – le PAC Omonia a les armes et surtout les supporters pour l’aider à y parvenir.

Le modèle espagnol d’actionnariat populaire aux portes du monde professionnel

La saison dernière, plusieurs clubs espagnols dits d’actionnariat populaire, fonctionnant sur le modèle “un socio = une voix”, se sont rapprochés des meilleures divisions. Des performances, à l’instar du PAC Omonia à Chypre, qui sont souvent supérieures aux attentes initiales. En Espagne, les deux places fortes du fútbol popular que sont la SD Logroñés et l’Unionistas de Salamanca – créés respectivement en 2009 et 2013 sur les ruines de clubs en faillite – ont ainsi accédé à la Primera RFEFle 3e échelon du football espagnol.

“Maîtres de notre destin”, tifo des supporters d’Unionistas à l’occasion du derby en 2018 face à l’UDS Salamanca, l’autre club de la ville, au modèle diamétralement opposé.

Au sein du même groupe, les deux clubs évoluent aux côtés d’anciens pensionnaires de l’élite comme le Deportivo La Corogne ou le Racing Santander. “Plus d’Unionistas, moins de foot business” proclamait d’ailleurs une banderole des supporters du Depor en visite au stade Reina Sofia en début de saison. Sur le terrain, Unionistas est sans complexe. Très solide, le club charro aurait même pu finir l’année 2021 invaincu en championnat – sans une défaite stupide sur tapis vert – et est encore en course pour les play-offs d’accession en 2e division. Autre signe de la bonne santé sportive de ces clubs appartenant à leurs socios, pour la première fois ils étaient quatre à prendre part à la Copa del Rey, où les places sont chères pour les équipes des divisions inférieures: Unionistas de Salamanca, SD Logroñés, Xerez Deportivo FC et UC Ceares. L’étape suivante pour ces équipes est de réussir la transition vers les divisions professionnelles.

À ce titre, la mise à jour de la Ley del Deporte qui supprimera l’obligation pour les clubs de se transformer en sociétés anonymes (SAD) pour pouvoir participer aux deux premières divisions, a été bien accueillie par les clubs d’actionnariat populaire.

Les voyants sont au vert pour les partisans de ce modèle dont l’éclosion parvient même parfois à rabattre les cartes de la suprématie locale, tant en terme de niveau que de nombre de socios. A Salamanque, l’Unionistas – qui compte 3400 socios – est devenu le premier club de la ville. Même chose à Jerez de la Frontera pour le Xerez Deportivo FC, fondé en 2013. Aujourd’hui le club peut s’appuyer sur 3500 socios après avoir atteint pour la première fois la Segunda RFEF (4e division). Au point de devancer le CD Xerez, club historique de la ville.

Le calcio popolare prêt à en découdre

Parmi les nombreux projets de calcio popolare qui ont vu le jour au cours des années 2010, certains conjuguent leur vision d’un football vecteur de solidarité avec de réelles ambitions sportives. En Toscane, le Centro Storico Lebowski – qui évolue en Promozione, la 6e division – ne cache pas les siennes. Après avoir su attirer l’ancienne star de la Fiorentina Borja Valero, séduit par l’engagement social du club, le CS Lebowski s’est fendu avant les fêtes d’un plaidoyer pour ouvrir la Coppa Italia aux équipes amateurs, critiquant la confiscation de la compétition et de ses revenus par les grosses écuries.

Au-delà de la belle histoire, la signature de Borja Valero au CS Lebowski est un coup de projecteur magistral sur le calcio popolare.

Au même 6e échelon, l’ASD Quartograd, en périphérie de Naples, fait aussi partie des équipes emblématiques de ce courant du calcio popolare. Le club auto-organisé – qui se revendique antifasciste, antiraciste et antisexiste – réalise une première partie de saison canon et a bouclé la phase aller invaincu (12 victoires et 1 nul, 32 buts marqués et seulement 3 encaissés). La montée en Eccelenza – plus haut niveau régional – est en ligne de mire.

Quartograd pourrait y retrouver ses voisins du Napoli United – le deuxième club de la ville – si toutefois l’équipe nouvellement coachée par Diego Maradona Jr n’accrochait pas de son côté la montée en Serie D. Objectif que le club, qui défend une identité napolitaine et multiculturelle, s’est fixé dans les trois années à venir. Et en 2022 le club élira officiellement domicile au stade San Gennaro, dans le quartier populaire de la Sanità. Un retour à Naples même, symboliquement fort, après un temps passé au stade Vallefuoco en proche banlieue, et qui traduit aussi les ambitions du club présidé par Antonio Gargiulo.

Dans un calcio italien très sélectif, intégrer un des neuf groupes de Serie D – 4e division et plus haut niveau amateur – serait un premier palier considérable. Le seul club d’actionnariat populaire installé à ce niveau reste l’US Citta’ di Fasano, repris par ses supporters en 2015. Ce début de saison 2021/22 montre que certains clubs mettent les ingrédients nécessaires rejoindre assez vite leurs homologues apuliens.

Le Fenix Trophy, le football populaire n’a pas de frontière

C’est aussi en Italie qu’est né le Fenix Trophy, un tournoi européen amateur créé à l’initiative du Brera FC, le troisième de Milan. Même si cette compétition n’émane pas de clubs appartenant au courant du calcio popolare, elle regroupe des clubs qui en partagent l’engagement solidaire et humaniste.

A Valence, le CD Cuenca-Mestallistes accueillait le 6 octobre dernier Lodigiani Calcio dans le cadre du Fenix Trophy.

Derrière le slogan “Making friends, not millionaires”, ce sont huit équipes – issues de sept pays différents – qui s’affrontent avec l’objectif de tisser des liens et mettre en avant leur rôle social et leur modèle démocratique. Des clubs “cultes” à leur manière qui évoluent tous entre la 6e et la 8e division et qui sont répartis dans deux poules. Après une première phase de matchs aller-retour, tous se retrouveront normalement à Rimini pour une phase finale, au mois de juin. Outre Brera, on retrouve l’équipe romaine du Lodigiani Calcio – réputée pour son école de foot qui a notamment vu passer Francesco Totti – l’AKS Zły de Varsovie, le Prague Raptors, le CD Cuenca-Mestallistes de Valencia, le HFC Falke – créé par des fans mécontents du Hambourg SV – ou encore l’AFC DWS d’Amsterdam, champion des Pays-Bas en 1964.

Mais la tête d’affiche de ce Fenix Trophy est sans conteste le FC United of Manchester, probablement le fan-owned club le plus célèbre de la planète. Même bloqué en 7e division, le club compte plus 900 000 abonnés cumulés sur les réseaux sociaux. La popularité du FC United – créé en 2005 après le rachat de Manchester United par les millionnaires de la famille Glazer – dépasse largement les frontières du Lancashire. Avec Broadhurst Park, le club possède son propre stade, un écrin de 4400 places inauguré en 2015, ce qui en fait un des projets avec les fondations les plus solides, souvent cité en modèle par de nombreux clubs d’actionnariat populaire à travers l’Europe.

Clapton CFC: un parcours en coupe féminine qui a marqué les esprits

Outre-Manche, un autre club appartenant à ses fans voit sa cote de sympathie ne cesser de croître: le Clapton Community FC. Avec une équipe masculine au 11e échelon, et une équipe féminine au 7e, on ne peut pas faire plus “amateur”. Mais ça ne l’empêche pas d’avoir à chaque matchs plusieurs centaines de supporters qui affichent leurs valeurs inclusives, solidaires et antifascistes. Le club est même récemment devenu propriétaire du Old Spotted Dog, antre historique des Tons depuis la fin du 19e siècle!

Les joueuses du Clapton Community FC posent avec leurs supporters à l’issue du match de FA Cup perdu face à Plymouth (©Twitter)

Le club de l’Est londonien s’est récemment distingué par le parcours extraordinaire de son équipe féminine en Vitality Women’s FA Cup, devenant la première équipe de 7e division de l’histoire à atteindre ce stade de la compétition, et la première équipe également à éliminer un adversaire évoluant quatre divisions plus haut! Une performance et des records qui ont été largement salués, y compris dans la presse nationale, et qui ont envoyé un puissant message de résistance du football féminin face aux inégalités. Avec un combat: en finir avec l’écart indécent des revenus entre la FA Cup masculine et son homologue féminine.

Sûrement une source d’inspiration pour les filles du Prague Raptors FC (3division), qualifiées pour les 1/4 de la coupe de République Tchèque. Après avoir successivement sorti le FK Příbram – leader invaincu de 3e division – et le Slovan Liberec – équipe de 1ère division – elles s’apprêtent à affronter au mois de février un nouveau pensionnaire de l’élite, le Viktoria Plzeň. Une exposition que ne manquera pas de saisir ce club multi-culturel de la capitale tchèque, où se côtoient plus de quarante nationalités différentes.

Dans cette progression du football populaire, les équipes féminines ne sont pas en reste. Et qu’on le veuille ou non, le combat pour l’égalité est au centre de l’alternative au football business en train de prendre forme. Certaines équipes ont déjà pris rendez-vous.

1 Trackback / Pingback

  1. Janvier – Politique | Revue de presse Emancipation

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*